Avec Tourments des fleurs, Ndèye Coumba Bâ propose une polyphonie féminine portée par quatre voix : Anna, Yaye Rama, Fatou et Ngoné. Issues de générations et de milieux sociaux différents, ces femmes incarnent diverses facettes de la condition féminine dans une société régie par des normes patriarcales profondément enracinées. Leur combat pour la reconnaissance dépasse la simple quête de considération sociale : il s’agit avant tout d’un appel à la restauration de leur dignité et à la réaffirmation de leur identité de femmes.
À travers le personnage d’Anna, mariée très jeune à Djibril, l’auteure met en scène l’effritement silencieux du lien conjugal. Anna assiste, impuissante, à la métamorphose de son époux, devenu distant, presque insaisissable, allant jusqu’à recourir à la correspondance pour la blesser. Le contraste entre les souvenirs d’un amour passé et la froideur présente accentue la violence psychologique qu’elle subit. Les conseils qu’elle reçoit, l’invitant sans cesse à « être forte », révèlent une norme intériorisée : la résilience serait une obligation féminine. Cette injonction à la force, présentée comme une vertu, dissimule en réalité une culpabilisation implicite. Comme si, face aux défaillances masculines, il revenait toujours à la femme de supporter, d’endurer, de préserver le foyer. Cette intériorisation devient alors un obstacle à l’émancipation et à la reconnaissance sociale.
L’éducation de Yaye Rama illustre une autre forme d’assignation. La phrase martelée par sa mère, « Une jeune fille doit toujours rester pure et intacte et se préserver pour celui qui va l’épouser », témoigne du poids des normes morales imposées aux femmes dès l’enfance. La virginité apparaît comme un capital symbolique garantissant respect et honneur dans le mariage. À travers cet exemple, l’auteure met en lumière un système de valeurs où le bonheur et la dignité de la femme demeurent conditionnés par le regard masculin et l’approbation familiale.
Dans un pays majoritairement musulman comme le Sénégal, où le rôle de la femme mariée était presque réduit à de la soumission, à l’obéissance aveugle aux besoins du mari et par ricochet, à ceux de la belle-famille, modes de vie bien ancrés dans la culture, en général, peu de place était réservée à ses besoins à elle, exprimés ou non ; ils étaient souvent enfouis au plus profond d’elle-même.
Ce passage souligne la réduction de la femme mariée à une posture d’effacement. L’individualité féminine se trouve progressivement dissoute dans les attentes conjugales et familiales. Les désirs personnels, qu’ils soient exprimés ou non, sont relégués au second plan, voire refoulés. Malgré les avancées portées par les mouvements féministes, Ndèye Coumba Bâ montre que les traditions patriarcales continuent de structurer les rapports sociaux. À l’instar de Mariama Bâ, elle dénonce un ordre social dans lequel les besoins des femmes ne sont pas seulement secondaires, mais souvent tus, intériorisés, invisibilisés.
Ainsi, Anna, Yaye Rama, Fatou et Ngoné incarnent différentes manières d’habiter le rôle d’épouse et de femme au foyer : entre résilience et soumission, entre silence et résistance. Chacune, à sa manière, tente de reconquérir un espace de parole et d’existence. Tourments des fleurs apparaît dès lors comme une œuvre de dénonciation, mais aussi comme un plaidoyer pour une redéfinition de la place de la femme dans la société sénégalaise contemporaine.
Références:
Bâ, N. C. (2025). Tourments des fleurs. Éditions Terre d’Accueil.
Nathasha Pemba







