L’enfance du monde s’ouvre comme un mythe des origines. Pierre Ouellet y déploie une écriture dense, presque incantatoire, qui place l’adolescence au cœur d’un vaste mouvement cosmique. Le premier paragraphe du préambule, véritable manifeste poétique, annonce d’emblée le projet du roman : raconter non pas seulement l’enfance de quatre jeunes Québécois, mais l’enfance de l’humanité, de l’art, du langage, du monde lui-même.
Ce n’est pas un récit linéaire : c’est une plongée dans la matière vive des commencements, là où désir, colère, foi, doute et rébellion se mêlent pour former une conscience nouvelle.
Un roman initiatique ancré dans les années 1960
Le roman suit quatre adolescents qui quittent Québec pour un voyage transformateur. Leur périple, réel et symbolique, reflète celui du Québec des années 1960 :
- du Refus global à la Révolution tranquille,
- de l’obscurité à la lumière,
- de l’enfance à l’âge adulte.
Ouellet fait de ces jeunes des miroirs de leur époque : ils cherchent leur place, se heurtent aux limites imposées, s’ouvrent au monde, parfois malgré eux. Leur quête personnelle devient une métaphore de la modernisation du Québec, de son désir d’émancipation, de sa sortie de la « grande forêt » mythique évoquée dans le préambule.
Une écriture qui convoque Proust, Ducharme et Salinger
La force du roman tient aussi à son style. Ouellet écrit avec une ampleur rare, une prose qui se déploie en spirales, en images, en éclats de pensée.
On y retrouve :
- la mémoire sensible d’un Proust,
- la révolte adolescente d’un Ducharme,
- la fragilité intérieure d’un Salinger.
Mais Ouellet reste Ouellet : un écrivain de la densité, de la langue qui déborde, de la phrase qui cherche à dire l’indicible. Lire ce roman, c’est accepter d’être emporté par un courant plus large que soi.
Un voyage intérieur autant qu’historique
Le roman se lit sur deux plans :
- comme un récit d’époque, riche en références culturelles, politiques et sociales des années 1960 ;
- comme une exploration psychologique, où l’adolescence devient un territoire sauvage, un lieu de métamorphose.
Les jeunes protagonistes ne sont pas seulement témoins de leur temps : ils en sont les incarnations. Leur passage à l’âge adulte reflète celui d’un Québec qui se défait de ses anciennes certitudes pour entrer dans la modernité.
Le préambule du livre agit comme une clé de lecture. Ouellet y affirme que les véritables commencements ne se situent pas à la naissance, mais dans le retour à la nuit d’avant, là où l’être se recompose.
Cette idée traverse tout le roman :
« L’enfance de l’Homme, L’enfance du Temps, L’enfance de l’Art, L’enfance du Verbe sont des titres qui auraient pu coiffer ce récit… Cette Genèse, en fait, ce Fiat lux ou ce tohu-bohu des commencements pour vrai, qui n’ont pas lieu à la naissance mais bien après, quand on n’est plus seulement “mis à jour” mais remis à la nuit d’avant, à laquelle on a été enlevé, où l’on replonge par les mots et les images, par la voix et la lumière venues d’en dessous ou de derrière, qui se manifestent dans le désir et la colère, l’amour, la rébellion, la foi aveugle, le doute absolu, l’érudition sacrée, la déréliction et la consolation, l’ensauvagement de l’Humanité au grand complet, replacée au cœur de la grande forêt dont elle n’aurait jamais dû sortir, même après que les dieux l’en ont chassée à coups d’excommunications, d’exécrations et d’imprécations dont on entend l’écho durant toute sa vie. »
Références
Ouellet, P. (2023). L’enfance du monde ou La vie en herbe. Les éditions de la Grenouillère.
Heidi Provencher







