Alpha Katakata n’est pas seulement un homme qui chute : c’est un homme qui se regarde tomber, et c’est dans ce regard que se loge toute la profondeur psychologique du roman. Au début, il avance avec l’assurance de ceux qui ont compris les règles d’un monde tordu : il sait qui flatter, qui trahir, quand sourire et quand mordre. Cette aisance n’est pas feinte ; elle vient d’un mélange de naïveté et d’ambition qui le rend presque touchant. Il croit sincèrement que la vie est un jeu dont il suffit de maîtriser les codes pour gagner. Et tant que l’argent coule, tant que les portes s’ouvrent, il ne voit pas que ce jeu le dévore.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Clément Mbom montre la transformation intérieure d’Alpha sans jamais la souligner lourdement. On sent, au fil des pages, une fatigue qui s’installe, un doute qui s’infiltre dans les interstices de sa réussite. Alpha rit de nouveau. Toutefois, son rire semble un peu plus creux cette fois-ci. Il raconte ses exploits, mais on devine qu’il cherche surtout à se convaincre lui-même. La psychologie du personnage se construit dans ces failles : un homme qui a voulu être plus malin que les autres et qui découvre qu’il n’a été que le produit d’un système plus malin que lui.
La critique politique, elle, se glisse dans le récit comme une ombre portée. Mbom ne dénonce pas frontalement ; il montre. Il montre les couloirs où se négocient les faveurs, les sourires qui cachent des menaces, les discours qui changent selon l’interlocuteur. Il montre surtout comment un système corrompu façonne des individus corrompus, non par nature, mais par nécessité. Alpha n’est pas un monstre : il est un symptôme. Et c’est précisément ce qui rend la critique si efficace. Le lecteur ne peut pas se contenter de condamner Alpha ; il doit regarder le monde qui l’a fabriqué.
Lorsque la justice tombe et que tout s’effondre, la dimension politique rejoint la dimension intime. Alpha réalise que ceux qui l’applaudissaient hier ont oublié son nom. Cette solitude brutale agit comme un révélateur : il n’a jamais appartenu à ce monde qu’il croyait maîtriser. C’est dans ce vide que naît la possibilité d’un changement. Non pas un changement spectaculaire, mais un changement humble : celui d’un homme qui veut offrir à son enfant ce qu’il n’a jamais su s’offrir à lui-même.
Le roman prend alors une tonalité presque apaisée. La politique s’efface, la satire se calme, et il reste un père qui comprend que la seule victoire qui compte est celle de transmettre autre chose que le cynisme. La conclusion du roman donne au récit une profondeur morale qui dépasse la simple dénonciation : elle en fait une histoire de rédemption, fragile, imparfaite, mais sincère.
Références
Mbom. C. (2023). Sa veste de toutes les couleurs. La Doxa Éditions.
Sara Balogun




