Coraline, bonjour et bienvenue. Vous êtes pianiste, compositrice et pédagogue installée à Nyon, fondatrice du projet Piano Mondo qui consacre son art à la rencontre des cultures et à l’accompagnement des plus vulnérables par la musique. Pour commencer, y a-t-il une œuvre qui t’accompagne dans les moments de silence, et pourquoi celle-là plutôt qu’une autre ?
Je suis musicienne et introvertie. Pour moi le silence est sacré, car il est rare. Ainsi, je profite de la musicalité intérieure des mots et des sons pour être en compagnie d’œuvres littéraires appartenant à mon genre littéraire préféré : la poésie. Mes auteurs favoris, de provenance francophone ou arabophone, sont toujours sur ma table de chevet. Que ce soit Paul Eluard, Louis Aragon, Mahmoud Darwish ou Valérie de Gasparin, pour n’en citer que quelques-uns parmi des dizaines. Actuellement, je découvre en langue originale le Crepusculario de Pablo Neruda… sans même parler espagnol !
Quelle musique te ressemble le plus intimement, celle vers laquelle tu reviens toujours ?
J’ai découvert la musique du Brésilien Heitor Villa-Lobos (1887-1959) en 2008, quand j’avais 13 ans. Ses pièces pour piano A lenda do caboclo, Valsa da Dor et Poema Singelo n’ont jamais quitté mon clavier. J’ai commencé ma carrière avec les musiques lusophones et hispanophones. Le programme pianistique entier dédié à Villa-Lobos, qui contenait aussi des thèmes traditionnels revisités par lui, a été produit avec les diasporas brésiliennes de Genève et Paris pendant un temps. Heitor est comme un ami intime ; son histoire en tant que référent musical du Brésil, son histoire auprès des peuples d’Amazonie est aussi bouleversante que sa musique.
Quel album as-tu écouté récemment comme on écoute une confidence, et lequel aimerais-tu offrir à ton tour ?
En ce mois de mars 2026, cela fait dix ans que j’ai eu la chance de rencontrer une de mes plus grandes inspirations, le musicien et activiste libanais Marcel Khalife (1950-). Chaque année, je réécoute son album Taqsim (2007) pour oud et contrebasse. Cet album me touche aux larmes depuis la première écoute et il a accompagné de nombreuses insomnies, avant de trouver aussi sa place dans mon répertoire au clavier.

Remettre l’humanité au cœur du récit. Collecter les histoires du monde, car pour aller à la rencontre des cultures, il faut d’abord aller à la rencontre des gens.
Avec qui ou avec quoi aimerais-tu être en paix, profondément et durablement ?
J’aimerais être en paix avec l’industrie de la musique. À cette époque, il faut, en tant qu’artiste, se battre chaque jour contre les IA musicales, les algorithmes, le fait de devoir payer pour déposer sa musique en tant qu’artiste indépendant et ne gagner qu’une fraction de centime pour les écoutes en streaming. Quand créer du contenu et faire l’administration prend le dessus sur le temps pour la création, c’est que le système doit être changé. Les artistes ont déjà commencé à se mobiliser et à créer des syndicats internationaux pour récupérer leurs droits et leur dignité, ce que j’approuve complètement !
2025 a dû être aussi tout particulier, j’imagine !
Oui, assurément ! 2025 fut également une année de combats pour que mes convictions soient entendues. J’ai publié un manifeste de sept pages, intitulé « Valse d’Octobre », en hommage à la pièce éponyme de la compositrice québécoise Diane Chouinard (1940-). Dans cet écrit, je parle de la censure subie constamment pour mes projets de musique orientale, des centaines de concerts refusés et des financements annulés. C’est dans ce contexte que j’ai sorti mon deuxième album de musique orientale, dédié à la Palestine. Car le moyen primaire pour un artiste de contourner la censure, c’est de provoquer dans son art exactement ce pour quoi on veut le faire taire. Une leçon que j’ai retenue du compositeur et activiste afro-américain Julius Eastman (1940-1990), dont j’ai joué les œuvres militantes pour quatre pianos dans des festivals italiens.
En 2025, quel moment de joie ou de rire t’a rappelé pourquoi tu fais ce que tu fais ?
Ma joie a été de voir les graines de mon métier germer autour de moi. Mes jeunes élèves ont sorti leur premier album de compositions en 2025. Leur série des Petits Créateurs est le laboratoire adéquat pour laisser libre cours à leur imagination. Ils sortiront encore deux autres disques avant la fin du printemps. La motivation et le libre arbitre sont des moteurs importants à leur âge, et cela a fini par payer. De plus, ma jeune sœur, qui est au début de la vingtaine, s’est mise au piano de façon autodidacte et j’ai eu l’occasion d’écouter ses différentes créations lors de rencontres familiales. La génération suivante est assurée, et moi je suis rassurée !
Enfant, quel rêve portais-tu avant même de savoir le nommer ?
Mon rêve n’a jamais changé : être au piano. J’y suis, pour ainsi dire, depuis mes deux ans, en 1997. Je remercie mes parents d’avoir documenté cette vocation précoce à travers des photos.
J’avais aussi le souhait secret d’avoir accès à mes origines avant mon adoption. J’ai pu obtenir toutes les réponses à 20 ans, et me développer plus sereinement en tant que femme adulte pleinement consciente de son identité.
De quoi n’es-tu jamais rassasiée : de justice, de beauté, de liens, de liberté ?
La beauté rythme mon quotidien. Le mot « couleur » est celui qui traduirait le mieux mon sentiment de plénitude : dans l’assiette, sur les vêtements, dans les langues, dans la musique ou la peinture. La liberté est également un champ d’action infini : liberté de penser, de créer, de s’exprimer. La liberté de choisir son mode de vie et d’agir en conséquence.
Quelle est ta plus grande fierté, non pas artistique, mais humaine ?
Ma fierté personnelle est d’avoir eu le courage de quitter mon pays natal, la France, pour aller m’installer en Suisse, après une décennie entière à être frontalière. Bien que ce soit la bonne décision sur le plan professionnel, l’éloignement social et familial est un sentiment que l’on sous-estime souvent. Soudainement, j’étais une expatriée, seule et invisible. Il faut beaucoup prendre sur soi pour construire cette nouvelle vie, aller sans cesse vers des inconnus pour se faire connaître. Je ne regrette pas d’avoir vécu pleinement cette expérience avant la trentaine, et surtout d’avoir affronté les difficultés sans m’être réfugiée derrière mon piano.
Si tu devais improviser un concert lors d’un dîner dans un centre d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, que jouerais-tu pour elles, et que voudrais-tu qu’elles ressentent ?
Je choisirais une ambiance méditative : du piano improvisé sur des musiques d’Extrême-Orient, notamment l’Inde. Le pouvoir spirituel de cette musique permet de se recentrer sur soi, de faire abstraction de l’environnement et de profiter du moment présent. Le calme et la sérénité font partie des émotions principales à viser pour des gens fragilisés par des tragédies.

Ta musique semble traversée par des histoires, des cultures, des luttes. Quelle est la vision qui guide ton travail de pianiste et de compositrice interculturelle ?
Remettre l’humanité au cœur du récit. Collecter les histoires du monde, car pour aller à la rencontre des cultures, il faut d’abord aller à la rencontre des gens. Ce sont les communautés qui portent les trésors, les secrets positifs. Il faut dépasser les barrières linguistiques et géographiques afin de se comprendre et de se reconnaître, car notre tronc commun c’est d’être des humains.
Piano Mondo est bien plus qu’un projet musical. Qu’est-ce qui t’a poussée à le créer, et quel monde espérais-tu faire résonner à travers lui ?
Bien que Piano Mondo ait commencé avec mes propres concerts et albums, j’y ai ensuite rattaché une école de musique en constatant que mes élèves étaient issus de nationalités variées et peu représentées, qu’ils n’avaient pas l’occasion d’exprimer hors de leur cadre familial. Mais aussi, car la jeunesse n’a pas non plus de moments d’apprentissage en seul à seul, car le cursus scolaire et les activités extérieures favorisent exclusivement la dynamique de groupe. Piano Mondo signifie Le Piano dans le Monde, c’est-à-dire mettre en lumière la musique de tous les pays. Dans cet écosystème, nous jouons de la musique déjà existante, ou celle composée spécialement pour honorer des cultures.
Ton engagement te mène-t-il vers d’autres territoires ? As-tu des projets ou des rêves en lien avec des pays comme le Maroc, la Turquie ou le Qatar ?
Le Maroc et la Turquie font partie intégrante de mon répertoire depuis dix ans : à la fois sur scène et dans mon diptyque oriental de 2025, dédié au Maghreb, au Moyen-Orient et avec aussi une pièce pour l’Afghanistan, pour célébrer cette décennie artistique. Cependant, ce projet sera étendu en 2028 grâce à un troisième opus qui développera davantage les régions citées, mais avec d’autres hommages au Yémen, aux pays du Golfe et à l’Extrême-Orient. Il y aura des collaborations avec des musiciens internationaux spécialistes de cette musique, qui sont de ma génération ou de plus avancées.
Y-a-t-il d’autres lieux que tu comptes explorer ?
J’ai également l’intention de revenir à mon premier amour, l’Amérique latine et lusophone. Avec l’Espagne, ce programme a lancé ma carrière, et il a eu dix ans en 2025. L’année prochaine sortira mon disque dédié à l’Amérique latine et lusophone, me permettant de revisiter, cette fois en latin jazz, mes compositeurs classiques préférés de cette région, et d’y ajouter mes propres compositions. Les musiques du monde et le jazz sont liés par le concept des musiques improvisées. J’ai eu cette nouvelle idée après avoir vu, à l’automne 2025, le concert suisse du grand pianiste colombien Hector Martignon, représentant de cette musique. Je me réjouis d’explorer prochainement la jazz-woman qui sommeille en moi !
Peux-tu nous parler de ta formation musicale et humaine : les lieux, les rencontres, les transmissions qui ont façonné ton regard et ta pratique ?
Je suis ravie d’avoir pu rejoindre l’Ensemble Diwan de Genève, dont je fais partie depuis la fin de mon premier Master en 2019. C’est un ensemble international dédié aux musiques de Méditerranée, fondé il y a plus d’une décennie par le Maestro Francis Biggi (1955-), qui, à ce moment, dirigeait le pôle de musique ancienne dans mon établissement universitaire, la Haute École de Musique de Genève. Cet ensemble a aussi des ancrages avec la Palestine depuis sa création, car le cofondateur de Diwan a également fondé, entre autres, le Conservatoire de Gaza. Plusieurs musiciens gazaouis nous rejoignaient pour nos concerts à Genève chaque année. Le Conservatoire a été bombardé depuis, mais je garde de chaleureux souvenirs de ces moments partagés avec tous les musiciens de cet ensemble. Notre projet Shawati a vraiment marqué les esprits. C’est aussi une chance d’être dans un orchestre, une occasion rare pour un pianiste, surtout que je suis titulaire et non juste pour une suppléance. De plus, notre orchestre utilise beaucoup l’improvisation collective, ce qui rend le concept vraiment unique.
Ton travail s’intéresse aux liens psychiques entre l’éducation musicale et l’épanouissement des enfants démunis. D’où vient cet intérêt, et qu’a changé cette recherche en toi ?
J’ai choisi cet axe pédagogique en 2017 quand j’étais étudiante en Master d’enseignement à Genève, après avoir parrainé Jamal (2002-2016), un jeune réfugié afghan, l’année précédente. Il est décédé à seulement 14 ans, quelques semaines après notre rencontre, par mort volontaire. Avant sa venue en Europe, il était un musicien des rues en Afghanistan et ne savait ni lire ni écrire, car il avait toujours nourri sa famille de paysans en chantant ou en jouant du rubab, l’instrument traditionnel national. Je lui ai dédié la pièce Jamal dans mon premier album, et le livret contient aussi ma lettre d’adieu, un poème et le récit détaillé de sa courte vie. Faire le deuil d’un enfant, qui plus est du même âge que ma sœur, a pris des années.
En observant la détresse et le désarroi de Jamal, j’ai constaté que la musique, plus précisément la musicothérapie et l’art-thérapie, était vraiment nécessaire pour aider la jeunesse réfugiée et défavorisée à trouver un ancrage émotionnel primordial à leur survie personnelle. Le fait de travailler avec des réfugiés à Genève et en France m’a confortée dans cette idée. Je ne souhaitais pas être témoin d’une autre fin tragique comme celle de Jamal.

Femmes de légende met en lumière des figures féminines fortes et souvent invisibilisées. Comment ce projet est-il né, et selon quels élans as-tu choisi ces femmes ?
À la fin de mes études universitaires en 2021, je constatais n’avoir interprété qu’une seule compositrice dans tout mon parcours. J’ai donc entrepris, sur deux ans, de faire des séjours de recherche dans les sections d’archives à Genève, Bruxelles, Madrid, Montréal, et à distance à Paris, afin de collecter des partitions de compositrices n’ayant jamais été enregistrées. J’ai aussi réuni des ouvrages de poétesses oubliées. Depuis 2023, je joue des compositrices de tous les continents. Pour cette année 2026, je suis heureuse de présenter mon diptyque féminin et francophone « Feminae », qui a demandé cinq ans de travail. Un opus sera dédié aux compositrices inédites, et le second sera entièrement composé par moi, mais en rendant hommage à des femmes militantes d’hier et d’aujourd’hui.
Le trac fait partie de la scène comme le silence précède la note. Comment l’accueilles-tu aujourd’hui ?
Le trac n’existait pour moi qu’au sein des institutions classiques, auditions, examens et concerts de musique classique obligatoires, car dans ce milieu chaque pièce est un tableau à plusieurs millions, au sein d’un musée qui conserve. C’est le principe même du Conservatoire : tout est scruté à la note près, car extrêmement codifié. Cette époque est révolue pour moi. Ma carrière est aérienne ; je choisis volontairement des œuvres peu jouées, ce qui laisse davantage de liberté d’interprétation, mais aussi de place à la spontanéité. Le fait aussi de présenter en concert mes propres compositions est très libérateur. En cas de fausse note, place à l’improvisation !
Y a-t-il un objet, un talisman ou un souvenir qui t’ancre quand tout vacille ?
Le piano est mon talisman. Confident sans mots, régulateur d’émotions, porte-bonheur. Il est une force brute, lui-même ancré physiquement. Nous nous connectons de cette manière : interprétation, improvisation, composition. Il est possible de tout faire selon l’humeur du moment.
Où te vois-tu dans dix ans : non pas en termes de réussite, mais de justesse ?
Dans dix ans, je me vois exactement comme aujourd’hui. La ville suisse de Nyon était la bonne réponse pour y vivre et y créer mon écosystème Piano Mondo. Nyon porte le nom de ville des festivals ; elle est d’une justesse culturelle rare. Je souhaite que mon projet soit importé au sein des institutions, à l’international et auprès des centres de cohésion sociale : réfugiés, gens défavorisés. Tout le monde est bienvenu !

Enfin, s’il n’y avait qu’une seule note pour dire le monde tel que tu voudrais qu’il soit, laquelle serait-ce ?
Chaque jour est un nouveau défi social. Les guerres et l’individualisme avancent à grands pas, et la montée de l’extrême droite pousse les gens à la méfiance, à l’accentuation du racisme, de la misogynie et à toutes formes de violence. Continuer à promouvoir les arts, l’empathie, l’écoute et l’entraide semble être la réponse pour continuer à avancer positivement. La musique adoucit les mœurs et les cœurs !
Visiter le site internet de Coraline : Coraline Parmentier
Propos recueillis par Pénélope Mavoungou.







