Avec Entre miel et fiel, Didier Leclair offre un recueil d’une intensité rare, où chaque poème semble écrit avec le sang chaud du cœur et la lucidité froide de l’exil. C’est un livre qui ne se contente pas de dire : il brûle, il blesse, il console. Il avance entre douceur et amertume, entre lumière et ombre, comme son titre l’annonce. Et c’est précisément dans cette tension que réside sa force.
Lire Leclair, c’est accepter de se laisser traverser. La poésie, ici, ne cherche pas à être comprise : elle cherche à être ressentie. Elle parle à ce qu’il y a de plus intime en nous, nos penchants, nos convictions, nos blessures. Féminisme, justice, humanité, engagement politique, amour : tout ce qui vous touche, tout ce qui nous touche, trouve un écho dans ces pages.
Leclair écrit comme on respire après une longue apnée : avec urgence, avec nécessité. Ses mots ne sont pas des ornements, mais des battements. Ils portent la trace d’un cœur qui refuse de renoncer à l’espérance, même quand la vie semble n’offrir que du fiel.
Le recueil est traversé par trois grandes lignes de force :
- l’amour, toujours impétueux, parfois impossible,
- l’exil, qui déchire et transforme,
- la mère, présence absente, mélodie brûlante qui ne s’éteint jamais.
Dans le poème EMME, la femme apparaît comme une figure insaisissable, presque mythique :
« C’est une citadelle sans un seul pont-levis
Où je n’accède que par la pensée. »
Cette image dit tout : l’amour est désir, distance, vertige. Leclair sait saisir en quelques vers la complexité d’un sentiment qui oscille entre fascination et impossibilité.
Le recueil ne se limite pas à l’intime. Il porte aussi la mémoire des peuples meurtris. Dans RWANDA (PRÉ-GÉNOCIDAIRE), le poète évoque la dissidence, l’exil intérieur, la culpabilité héritée :
« Pour mes mains castrées du tambour ancestral
Pour la faute que je n’ai pas commise. »
Ces vers disent l’arrachement, la fracture identitaire, la douleur d’appartenir à un pays qui vous rejette ou que l’histoire a brisé.
Dans CHE, Leclair convoque les révolutions, les morts, les femmes en deuil, les coquelicots abreuvés de sang. Il interroge la mémoire collective, la violence politique, la manière dont les idéaux se transforment en cicatrices.
Le poème éponyme résume l’esprit du recueil : une oscillation constante entre douceur et amertume, entre désir et douleur, entre pardon et oubli.
« Je cours après l’oubli
Mais je suis en retard sur le pardon. »
Cette ligne seule pourrait résumer une vie entière. Leclair écrit la fragilité humaine avec une honnêteté désarmante. Il ne cherche pas à embellir : il expose. Et c’est précisément cette vérité nue qui bouleverse.
Le miel et le fiel ne sont pas deux mondes opposés : ils coexistent, se mêlent, se confondent. L’un ne va pas sans l’autre. Leclair nous rappelle que la vie est faite de ces contradictions, et que la poésie est peut-être le seul lieu où elles peuvent cohabiter sans se détruire.
Entre miel et fiel n’est pas un recueil que l’on lit d’une traite. C’est un livre que l’on ouvre au hasard, comme vous le faites, et qui nous surprend toujours. Chaque poème est une porte vers une émotion, un souvenir, une lutte.
C’est un livre qui demande de la disponibilité, de l’écoute, de la vulnérabilité.
Un livre qui, en retour, offre une lumière, parfois fragile, parfois vacillante, mais toujours présente.
Didier Leclair signe ici un recueil profondément humain, où la poésie devient un espace de résistance, de mémoire et d’amour. Entre miel et fiel est un cri, un cri d’exil, un cri d’espérance, un cri d’amour. Un cri qui ne cherche pas à convaincre, mais à toucher. Et il y parvient, puissamment.
Références
Leclair, D. (2025). Entre miel et fiel . Éditions Terre d’Accueil.
Heidi Provencher







