Le roman se déroule dans un pays imaginaire au nom saisissant : la République de la Vallée des Ossements Enchâssés. Sous une apparente légèreté, l’auteur y construit une satire sociale et politique où l’humour devient un outil critique. Le récit, enjoué et souvent ironique, interroge en profondeur l’éducation, la démocratie, la condition féminine et les dérives spirituelles d’une société en quête de sens.
L’éducation occupe une place centrale dans le roman. L’auteur en dévoile les paradoxes à travers un humour mordant, rappelant que « le rire est un médicament qu’on peut se procurer sans dépenser le moindre kopeck ». Ce ton léger permet de dénoncer des pratiques pédagogiques encore marquées par la punition, la peur et la discipline autoritaire. Le roman retrace brièvement l’histoire de l’école dans ce pays, longtemps dominée par la chicotte et le bâton, avant de souligner que l’école moderne ne peut plus s’y reconnaître.
Cette critique éducative ouvre sur une réflexion plus large : une société qui punit avant d’éduquer est une société qui renonce à se transformer. L’auteur montre ainsi que l’école est le premier lieu où se joue la possibilité d’une démocratie réelle.
Le roman explore également les réalités sociales qui façonnent la vie quotidienne : la polygamie, la pauvreté, les rapports familiaux, les fragilités masculines et féminines. Loin des clichés, l’auteur rappelle que la souffrance n’a pas de genre : « On n’en parle pas beaucoup, mais il y a des hommes qui vivent l’enfer dans leur foyer. »
Cette attention aux nuances humaines donne au récit une dimension sociologique forte. La société décrite est complexe, faite de tensions, de non-dits et de contradictions qui révèlent la fragilité de ses fondements.
La République de la Vallée des Ossements Enchâssés apparaît comme un pays toujours en voie de démocratisation, mais jamais réellement démocratique. Les principes de liberté et d’égalité y sont proclamés, mais demeurent des idéaux abstraits. Le peuple, malgré les discours officiels, n’a pas véritablement accès au pouvoir.
Cette situation illustre la distinction philosophique entre démocratie formelle et démocratie réelle. Là où la première se contente de structures institutionnelles, la seconde exige une participation active, une éducation civique et une redistribution effective du pouvoir. Comme le suggérait John Dewey, la démocratie n’est pas seulement un régime : c’est un mode de vie, une expérience collective fondée sur la coopération et la responsabilité.
Le roman montre ce qui arrive lorsqu’un pays se contente de la façade démocratique : la prison, censée refléter le respect des droits humains, devient un mouroir, symbole ultime de l’échec moral et politique du régime.
Le texte aborde aussi la fétichisation de la prière, dénonçant une spiritualité transformée en marchandise. Dans cette société, on attend tout de Dieu sans fournir l’effort essentiel. L’auteur critique moins la foi que son instrumentalisation : la prière devient un refuge commode pour éviter les responsabilités individuelles et collectives. Cette dérive spirituelle renforce l’immobilisme politique et social.
Le féminisme n’est pas une question d’appartenance à Simone de Beauvoir ou à Simone Veil. C’est réducteur. […] Il s’agit de l’obligation morale qu’a chaque membre de la société de lutter pour qu’advienne un monde plus humain débarrassé des affres de l’injustice.
Cette vision rejoint les pensées de bell hooks, pour qui le féminisme est une lutte contre toutes les formes de domination, et non contre un genre en particulier. Le roman propose ainsi un féminisme relationnel, qui reconnaît que l’oppression est plurielle et que la transformation sociale exige la participation de tous.
Enfin, le roman s’ouvre à une introspection sur la mort, non pas comme une fin brutale, mais comme un espace de réflexion sur la condition humaine. Cette méditation apporte une tonalité plus grave, rappelant que derrière la satire se cache une interrogation existentielle profonde.
Ce roman, sous ses airs légers, propose une critique sociale et politique d’une grande richesse. En mêlant humour, philosophie, engagement féministe, réflexion éducative et méditation sur la mort, il offre une lecture à la fois plaisante et stimulante. Sa force réside dans sa capacité à faire rire tout en invitant à penser, et à mettre en scène une héroïne dont la lucidité éclaire les failles d’un pays en quête de démocratie réelle.
Références :
Destin Akpo, Dieu n’est pas con (Roman),
Savanes du Continent, Cotonou, 2022, 343 p.
Karl Makosso







