Souvenez-vous de votre histoire, de ce que vous avez connu, des héros qui l’ont façonnée. Souvenez-vous des causes qui donnent sens à une vie. Tel est le fil conducteur du roman de Patrick Hénault, qui met en scène deux personnages contrastés, liés pourtant par une même quête intérieure.
D’un côté, Roland, ouvrier de la ville de Granby, refuse catégoriquement de se faire envoyer au front. De l’autre, à des décennies de distance, Vincent, résident de Gatineau et fonctionnaire au gouvernement fédéral, tente de survivre à son divorce.
Dans la vie de Vincent, tout semble désormais teinté de résignation. Depuis le départ de son ex-conjointe, qui l’a profondément ébranlé, son existence s’est figée dans une routine morne. À quelques années de la rupture, tout n’est plus que cloaque, pénombre, plaintes, boue et colères humaines. À peine se passe-t-il un instant, assis devant son verre de cognac, sans qu’il ne pense à elle.
Même après ces années, je me demande ce que peut bien faire mon ex à cette heure de la journée. Notre rupture m’a profondément secoué. Ma vie a continué son cours, mais en version noir et blanc. Des cernes qu’aucune nuit de sommeil n’arrive à effacer se sont creusées. Des poignées d’amour sont aussi apparues, courbes que j’arrive encore à dissimuler sous une chemise. Au moins, la plupart de mes cheveux ont bien voulu rester en place. Même si j’ai atteint le stade où les gens ne trouvent plus rien à redire quand je fais des plaisanteries sur mon âge avancé, je parais bien
Dans le roman, aucun jugement ne s’impose. Malgré la divergence des époques et des contextes, il est question de deux hommes qui choisissent, chacun à leur manière, de continuer à vivre et de profiter de la présence de leurs proches. Roland, même après avoir refusé d’aller au front, demeure présent au monde et s’efforce de prendre soin des siens, et de lui-même.
La double temporalité du roman rappelle que ce sont toujours les êtres humains qui investissent l’espace et le temps. Si les parcours diffèrent, ils finissent néanmoins par interroger diverses réalités de notre être-au-monde : le courage, la fidélité à soi, la résilience, la responsabilité.
L’auteur offre, d’entrée de jeu, un superbe clin d’œil à Roland à travers un extrait du poème Le Déserteur de Boris Vian :
Monsieur le Président,
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps.
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir.Monsieur le Président,
Je ne veux pas la faire,
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens.
C’est pas pour vous fâcher,
Il faut que je vous dise,
Ma décision est prise,
Je m’en vais déserter
Ce poème, devenu emblématique de l’antimilitarisme, résonne puissamment dans le parcours de Roland. Il ne s’agit pas d’un simple refus, mais d’un acte profondément moral, d’une décision intime qui engage toute une existence. En écho, le combat de Vincent, plus discret, plus intérieur, n’en est pas moins réel : il s’agit pour lui de ne pas se laisser engloutir par l’amertume, de refuser la guerre sourde du ressentiment et de la solitude.
Ainsi, Je n’irai pas à la guerre n’est pas seulement un roman sur la désertion ou sur l’échec amoureux. Il interroge le courage sous toutes ses formes : le courage de dire non, le courage de rester, le courage de se reconstruire. À travers ces deux trajectoires, Patrick Hénault rappelle que les grandes batailles ne se livrent pas toujours sur les champs de guerre ; elles se jouent aussi dans l’espace intime, dans la fidélité à ses convictions et dans la capacité à continuer d’aimer, malgré les blessures.
Le roman propose une réflexion sobre et humaine sur la dignité, la mémoire et la liberté. En croisant les époques et les destins, il met en lumière une vérité simple mais essentielle : choisir sa voie, même à contre-courant, est peut-être l’acte le plus profondément humain qui soit.
Références
Hénault, P. (2025). Je n’irai pas à la guerre. Éditions Hashtag.
Heidi Provencher







