Avec Le bouton, Irène Rozdoboudko signe un roman à la fois intime et ample, où l’histoire d’un amour impossible se déploie sur le fond mouvant d’une Ukraine en transition. À travers la trajectoire de Denys, jeune étudiant en cinéma promis à un avenir brillant, l’auteure explore les illusions, les mensonges et les blessures qui façonnent une vie — et parfois la détruisent.
Le roman est construit comme une pièce en quatre actes, chacun ancré dans un lieu symbolique :
- les montagnes ukrainiennes, où se dessine l’innocence des débuts,
- les studios de télévision moscovites, cœur du prestige et des illusions,
- les paysages balnéaires du Monténégro, espace de fuite et de désorientation,
- et enfin un retour à l’Ukraine, où les vérités longtemps enfouies finissent par éclater.
Cette structure donne au récit une respiration dramatique, presque cinématographique, qui reflète la formation de Denys à l’Institut du film. Le roman épouse les mouvements de sa vie comme une caméra suit un personnage dans un long travelling : sans rupture, mais avec une tension croissante.
Au cœur du roman se trouve la rencontre de trois personnages dont les destins s’entrelacent douloureusement.
Denys Volodymyrovych Severyn
Jeune homme issu d’une famille privilégiée du régime soviétique, Denys est admis à l’Institut du film — un rêve dans une société fascinée par le cinéma. Sa rencontre avec Yelyzaveta Tenetska, réalisatrice mystérieuse et magnétique, bouleverse sa vie. Il tombe amoureux d’elle avec une intensité absolue, presque déraisonnable.
Yelyzaveta Tenetska (Liza)
Réalisatrice d’un unique film, Folie, Liza incarne la beauté, le talent, mais aussi l’inaccessibilité. Leur liaison est brève, presque irréelle. Liza ne peut — ou ne veut — lui rendre cet amour dévorant. Ce refus marque Denys au fer rouge.
La fille de Liza
Des années plus tard, Denys revient, mû par l’espoir insensé de retrouver Liza. Mais c’est avec sa fille qu’il noue une relation, dans un mélange de sincérité et d’aveuglement. Il cherche la mère à travers l’enfant, comme si le passé pouvait être ressuscité.
La tragédie se noue lorsque la vérité éclate, donnant tout son sens au titre du roman : Le bouton, symbole d’un détail minuscule qui peut pourtant faire basculer une vie.
Rozdoboudko emprunte à la tragédie grecque la démesure de la passion humaine. L’amour de Denys pour Liza est total, irrationnel, presque destructeur. Pour fuir cette obsession, il s’enrôle volontairement dans l’armée et part en Afghanistan, espérant que la violence de la guerre étouffera son sentiment.
Mais vingt ans plus tard, rien n’a changé : l’amour est intact, comme si le temps n’avait pas de prise sur lui.
Cette passion aveugle interroge : jusqu’où peut-on aimer ? Et à quel moment l’amour cesse-t-il d’être une force pour devenir une blessure ?
Le roman est traversé par une méditation sur la vérité et le mensonge, magnifiquement résumée dans cette citation :
Cette réflexion donne au roman une profondeur morale : ce n’est pas la pauvreté, ni la guerre, ni la solitude qui détruisent l’homme, mais la perte de la foi — foi en soi, en l’autre, en la vérité.
Le mensonge, dans Le bouton, n’est jamais anodin : il est une flèche plantée dans le cœur, une blessure qui ne cicatrise pas.
Le roman se déroule à un moment charnière : la chute du régime soviétique et l’entrée brutale dans un capitalisme sans règles. Rozdoboudko montre une société déboussolée, où les repères s’effondrent et où chacun tente de survivre dans un monde nouveau, souvent impitoyable.
Cette toile de fond donne au récit une dimension sociale forte : l’histoire individuelle de Denys devient le miroir d’un pays qui cherche sa place entre deux systèmes.
Le bouton est un roman haletant, construit comme une tragédie moderne où l’amour, la mémoire et le mensonge s’entrecroisent jusqu’à l’inévitable dénouement. Irène Rozdoboudko y déploie une écriture sensible et incisive, capable de saisir à la fois la fragilité des êtres et les bouleversements d’une époque.
C’est un livre qui se lit d’une traite, porté par une tension constante, et qui laisse longtemps une empreinte dans l’esprit du lecteur.
Références
Rozdoboudko, I. (2026). Le bouton. Éditions Hashtag.
Sara Balogun







