Dans le paysage culturel montréalais, le nom de Mariana Djelo Baldé revient de plus en plus souvent lorsqu’il est question de mémoire, de migration et de création engagée. Son travail, à la croisée du théâtre documentaire et de la médiation sociale, s’inscrit dans une démarche où l’art devient un outil pour comprendre les trajectoires humaines et les fractures invisibles qui les traversent.
Née en Guinée-Bissau et arrivée très jeune au Québec, elle grandit entre plusieurs mondes. Cette pluralité, loin d’être un simple décor biographique, devient rapidement un moteur de réflexion. Elle observe les décalages, les silences, les non-dits qui accompagnent les parcours migratoires. Elle comprend que derrière chaque déplacement se cache une histoire complexe, faite de ruptures, d’adaptations et de reconstructions. Cette sensibilité la conduit naturellement vers les arts de la scène, un espace où elle peut interroger ces réalités sans les simplifier.
Son projet L’enfant derrière le miroir marque un tournant. À travers ce spectacle, elle explore les traces laissées par l’exil, les blessures transmises d’une génération à l’autre, et la manière dont les enfants de l’immigration apprennent à se construire entre plusieurs identités. Le spectacle, salué pour sa justesse, met en lumière une dimension souvent absente du discours public : la charge émotionnelle et psychologique que portent les familles migrantes, même longtemps après leur arrivée. Pour Mariana Djelo Baldé, il ne s’agit pas de raconter sa propre histoire, mais de donner une forme à ce que beaucoup vivent sans pouvoir le nommer.
Son travail ne se limite pas à la scène. Elle s’investit dans des projets communautaires, des ateliers, des rencontres où la parole circule librement. Elle crée des espaces où les participants peuvent revisiter leur parcours, comprendre leurs héritages et réfléchir à la manière dont ces récits influencent leur présent. Cette approche, qui mêle art et intervention sociale, témoigne d’une conviction profonde : les histoires individuelles ont un pouvoir de transformation lorsqu’elles sont partagées dans un cadre sécurisant.
Dans ses interventions publiques, elle insiste souvent sur l’importance de la mémoire. Pas la mémoire figée dans les archives, mais celle qui vit dans les corps, dans les gestes, dans les silences. Elle rappelle que les parcours migratoires ne se résument pas à des dates ou à des documents administratifs. Ils sont faits de pertes, de réinventions, de stratégies de survie. Ils laissent des traces qui se transmettent, parfois malgré soi. Son travail vise à rendre visibles ces dimensions intimes, souvent absentes des récits officiels.
Mariana Djelo Baldé aborde également la question de l’appartenance. Comment se sentir chez soi lorsqu’on a grandi entre plusieurs cultures ? Comment concilier les attentes familiales, les normes sociales du pays d’accueil et ses propres aspirations ? Ces questions, elle ne cherche pas à y répondre de manière définitive. Elle les pose, les explore, les met en scène, convaincue que la réflexion collective est plus importante que la conclusion.

Son parcours témoigne d’une volonté constante de créer des ponts. Entre passé et futur, entre communautés, entre disciplines. Elle refuse les catégories rigides et préfère les zones de rencontre, les espaces hybrides où l’on peut penser autrement. Cette posture lui permet de toucher un public large, composé autant de personnes issues de l’immigration que de spectateurs curieux de comprendre des réalités qui ne sont pas les leurs.
Aujourd’hui, elle fait partie des artistes qui renouvellent la manière de parler de migration au Québec. Sans victimisation, sans dramatisation, mais avec une lucidité qui donne du poids à chaque mot. Elle montre que l’art peut être un lieu de réparation, un lieu où l’on revisite ce qui a été brisé pour mieux avancer.
Mariana Djelo Baldé n’essaie pas de représenter toutes les histoires. Elle raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, ce qu’elle comprend. Et c’est précisément cette honnêteté qui donne à son travail une portée universelle. Elle rappelle que derrière chaque parcours migratoire, il y a un être humain qui cherche à se tenir debout entre ce qu’il a quitté et ce qu’il espère construire.
Sara Balogun







