Certaines questions vous hantent comme une écharde. « Tu viens d’où ? » en fait partie. On l’accueille avec un sourire, parfois même avec bienveillance, mais elle laisse souvent une empreinte, une légère vibration intérieure que seules les personnes qui naviguent entre différents univers comprennent instantanément. Celle ou celui à qui cette question est posée a parfois l’impression qu’elle ou il sera toujours vu.e comme un.e étranger.e.
Dans « Tu viens d’où ? », Maïka Sondarjee s’empare de cette question apparemment banale pour explorer ce qu’il signifie d’être composé de plusieurs récits. Pour beaucoup, cette question ne concerne pas un lieu géographique précis, mais plutôt l’appartenance, ou plutôt l’idée que l’on devrait n’avoir qu’une seule identité. Comme si l’identité devait se résumer à une seule étiquette, bien définie, apaisante et immuable.
Mais ce que Sondarjee met en évidence, c’est que la vie est rarement aussi simple. Elle évoque cet « espace frontalier » où de nombreuses personnes apprennent à se positionner : un endroit en constante évolution, animé, où les héritages s’entremêlent, s’échoient et parfois s’entrechoquent. Un lieu où l’on apprend à être complexe, sans avoir besoin de s’expliquer.
Cette manière d’habiter le monde correspond à la pensée d’Amartya Sen : nous sommes des êtres pluriels. Nous parlons des langues, exerçons des métiers, professons des croyances, avons des migrations, subissons des blessures et connaissons des amours. Nous sommes des ensembles stellaires, pas des blocs de granit. Assimiler une personne à une seule étiquette est réducteur et équivaut à lui retirer une part de son essence.
Le livre explore aussi les zones plus sensibles, comme les mariages mixtes, le white passing et le colorisme. Ces réalités souvent taboues rappellent que l’identité ne se limite pas à ce que l’on dit de soi, mais est également influencée par la perception des autres. On peut être perçu comme trop ceci ou pas assez cela, être trop visible ou trop invisible. On peut apprendre dès son plus jeune âge que le regard des autres peut servir de limite.
Pourtant, l’essai n’est pas triste ; il est imprégné d’une tendresse profonde. Sondarjee décrit la communauté qui a accueilli son père à Sherbrooke dans les années 1970 et la famille indienne qui a embrassé sa mère dans les années 1980. Ces récits témoignent de la capacité des identités à se forger dans les rencontres, l’hospitalité et l’amour.
Hannah Arendt affirmait que le premier droit de l’homme est le « droit d’avoir des droits », le droit d’être considéré comme un membre d’un monde commun. C’est ce qu’est Sondarjee : elle cherche ce monde commun, elle le questionne, elle le revendique. Elle souligne que l’identité ne se limite jamais à l’intime : elle est politique, car elle dépend toujours d’un regard qui nous inclut ou nous exclut.
Sa « pensée frontalière » se transforme en une incitation à regarder les limites différemment. Dans un contexte où les frontières s’épaississent et les discours se resserrent, il est peut-être temps d’apprendre à considérer les bordures comme des terreaux de création. Des endroits où l’on forge de nouvelles manières d’être en communauté.
Car au fond, la question « Tu viens d’où ? ».
La vraie question est de savoir comment nous pouvons accueillir celles et ceux qui ont plusieurs mondes en eux.
Et si notre époque écoutait les voix qui se trouvent aux frontières, elle pourrait entendre ceci : les identités ne sont pas des barrières, ce sont des passages.
Références
Sondarjee, M. (2024). Tu viens d’où? Réflexions sur le métissage et les frontières. Lux Éditeurs.
Sara Balogun







