Le recueil d’Andrée-Anne Bergeron se tient à la frontière vibrante entre le corps et le monde. L’approche de l’autrice s’inscrit dans une poésie contemporaine québécoise qui explore l’intime non pas comme une simple intériorité, mais comme une matière vivante, traversée, travaillée. Chez Bergeron, le corps devient l’espace par lequel l’être s’éprouve, se fissure et se reconstruit. La friction, l’épreuve, le choc même, ne sont plus des obstacles : ils deviennent possibilités de réconciliation, d’ancrage, de retour à soi. Ainsi, le corps cesse d’être seulement le lieu du senti ; il devient lieu, milieu et passage. On y circule comme on traverse un paysage. Et toujours, ce fil tendu entre douleur et douceur.
tu souffles sur moi
pour étendre ton royaume
ton ennui est massif
ma paroi
minusculeje sors dans l’aube en rampant
mes jambes ouvertes sur le matinje suis un lion patient
au regard lourd
je note au passage les pierres scintillantesj’essaie d’oublier ton œil
pour me laisser être au milieu de tout
Ces vers révèlent une écriture qui alterne entre densité et dépouillement. Bergeron travaille l’image comme on brandit un silex : chaque mot est une étincelle, chaque image une déflagration contenue.
je fondrai en larmes de mazout
avec entre mes jambes les flocons vitreux
de nos envies cristallisées
j’aborderai avec une tendresse ambivalente
les vestiges de nos rencontres
Le langage y est rugueux, parfois opaque, peut-être par volonté de laisser sentir la résistance du réel. Il y a là un refus assumé de transparence : l’écriture ne vise pas à tout éclairer, mais à faire éprouver. À nous laisser toucher par une opacité fondamentale du monde et du corps. Ainsi se compose un univers où l’intime est sans cesse traversé de forces extérieures, tantôt dociles, tantôt hostiles. Les « envies cristallisées » le rappellent : même la dureté peut s’accompagner d’ouverture, voire de grâce.
je brouille les ondes
m’emmenant
dans les zones obscures
où les chameaux ne boivent plusma confiance
se construit
sur les sentiers ordinaires
du royaume des enfants
Chez Bergeron, l’autrice touche non seulement aux âmes, mais aussi à la matière même de la vie : le corps. La poésie devient un espace de respiration, un lieu où « être au milieu de tout » devient possible. Cette alternance entre tension et relâchement confère au recueil une pulsation organique, presque respiratoire.
Le corps, omniprésent, n’est jamais décoratif : il est principe de transformation. Les jambes, notamment, portent une symbolique insistante : elles avancent, s’ouvrent, fuient, rampent. Elles sont la voie et le mouvement, l’impulsion même de la traversée.
Si le titre peut sembler difficile à cerner, il évoque pourtant clairement une intimité retournée vers elle-même : une seconde peau, une surface intérieure, une couche secrète difficile à saisir. La doublure protège, frotte, accompagne sans se montrer : elle est ce mystère qui réside sous l’apparence, ce lieu où se tisse le travail identitaire du recueil. Apprendre à sentir ce qui circule sous la surface.
Parce qu’il ouvre à un parcours initiatique, La doublure de mes jambes est aussi une poésie de reconquête. Malgré des images sombres (mazout, flocons vitreux, zones obscures), le recueil demeure traversé par un mouvement d’espoir. Tout y avance. Tout cherche à se réapproprier sa voix, son corps, son espace, sa communauté : ce lieu où la parole a droit d’être et de circuler, où le corps n’est plus un territoire conquis, mais un espace partagé.
Chez Andrée-Anne Bergeron, la poésie devient un geste de libération : ouvrir les valves, desserrer les pistons, laisser circuler ce qui était retenu.
En somme, La doublure de mes jambes se lit comme une traversée : du corps, de la mémoire, du désir, mais aussi du langage. Bergeron y déploie une poésie charnelle et métaphorique, où chaque image semble taillée dans une matière vivante. Sa poésie cherche à dire, à toucher, à remuer, et y parvient avec force.
Références
Bergeron, A.-A. (2026, mars 10). La doublure de mes jambes. Montréal, QC, Canada : Éditions Hashtag.
Heidi Provencher







