**Les bestioles** ou la lucidité blessée : penser la violence depuis Beyrouth – Hala Moughanie

Comment penser la violence quand elle ne relève plus de l’exception, mais de la répétition ? Dans **Les bestioles**, Hala Moughanie nous confronte à une conscience meurtrie par l’explosion du port de Beyrouth, où la sidération, l’ironie et la lucidité se mêlent jusqu’à frôler la folie. À travers une voix qui doute, accuse et se souvient, le roman interroge ce que signifie rester humain dans un monde où la guerre, visible ou sourde, s’est installée comme horizon permanent. Entre mémoire traumatique et pensée critique, ce texte oblige à repenser la paix, la normalité et la survie même de l’éthique face à la violence.

Le 4 août 2020, Beyrouth explose. Le port est anéanti, la ville éventrée, les corps projetés dans un chaos que nul discours officiel ne parvient à contenir. Avec Les bestioles, Hala Moughanie ne cherche ni à expliquer ni à consoler. Elle nous place d’emblée à l’intérieur d’une conscience blessée, celle d’un narrateur à l’œil abîmé, en état de sidération, qui regarde sa ville détruite tout en scrutant, avec une ironie acérée, les mécanismes anciens de la violence qui la traversent.

Court roman en cinq chapitres, correspondant chacun à l’une des cinq journées ayant suivi l’explosion, Les bestioles est un texte tendu, abrasif, sans pitié pour les récits rassurants. Écrit à la première personne, il restitue une expérience intérieure du désastre, où la frontière entre lucidité, paranoïa et mémoire traumatique devient incertaine.

Le narrateur ne croit pas à la version officielle de l’accident. Il est convaincu d’avoir entendu des avions survoler Beyrouth au moment de l’explosion. Ces machines, qu’il appelle les « bestioles », ne sont pas seulement des engins militaires : elles incarnent une menace constante, familière, presque banale. Cette présence aérienne obsédante rappelle que, pour certains peuples, la guerre n’est jamais un événement ponctuel, mais un bruit de fond permanent.

À cet égard, le texte entre en résonance avec des penseurs de la violence moderne, de Frantz Fanon à Hannah Arendt : la destruction n’est pas seulement matérielle, elle s’insinue dans les corps, les esprits, les manières de penser. Lorsque le narrateur affirme que la tranquillité elle-même devient suspecte, « Ça faisait quatorze ans qu’on était un peu tranquilles. Ça m’inquiétait », il nomme une vérité dérangeante : vivre longtemps sans catastrophe devient presque anormal dans un monde structuré par le conflit.

L’une des forces du roman réside dans son ironie mordante, parfois dérangeante. Le narrateur observe une femme courant avec des nourrissons, des bénévoles armés de balais, des ONG occidentales pleines de bonnes intentions. Rien n’est épargné : ni la misère, ni les réflexes humanitaires, ni le regard condescendant projeté sur le Liban.

Cette ironie rappelle celle d’un Albert Camus face à l’absurde : non pas une moquerie gratuite, mais une manière de ne pas céder entièrement au désespoir. Rire, ou sourire noir, devient un geste de survie. Le narrateur se méfie autant des bombes que des discours de sauvetage, et cette méfiance constitue une forme de lucidité politique.

Les bestioles pose frontalement la question de la folie. Non pas comme pathologie individuelle, mais comme réaction rationnelle à un monde irrationnel. Le narrateur sait que ses pensées s’entrechoquent, que ses souvenirs, la douceur de sa femme, les guerres fratricides passées, l’envahissent sans ordre. Pourtant, cette instabilité psychique semble moins dangereuse que la normalisation de la violence.

Lorsque le texte affirme que les peuples « tranquilles » ont oublié que « la mort tue », il opère un renversement brutal : ceux qui vivent sous menace constante ne sont peut-être pas les plus fragiles. Ils savent, depuis toujours, que l’existence est précaire. Cette connaissance n’est pas héroïque ; elle est simplement lucide.

À travers ce narrateur désabusé, c’est tout un peuple qui s’exprime. Un peuple fatigué, blessé, mais pas encore réduit au silence. Les bestioles n’est pas un roman de reconstruction, encore moins d’espoir facile. C’est un texte-récif : il accroche, il érafle, il résiste. Il rappelle que conserver son humanité, dans un contexte de violence répétée, n’est jamais acquis.

Le livre pose une question essentielle : comment rester humain lorsque l’histoire semble n’être qu’une suite de destructions annoncées ? La réponse de Hala Moughanie n’est ni morale ni idéologique. Elle se situe dans la parole même, dans cette voix qui persiste à dire, à ironiser, à se souvenir, malgré tout.

Une œuvre nécessaire

Les bestioles n’est pas un roman confortable. Il dérange, irrite, heurte parfois. Mais c’est précisément ce qui en fait une œuvre nécessaire. En refusant le spectaculaire comme la consolation, Hala Moughanie nous oblige à regarder la violence de face, depuis l’intérieur, sans filtre. Elle inscrit Beyrouth dans une réflexion universelle sur la guerre, la mémoire et la fragilité humaine, et rappelle que penser, parfois, commence là où tout semble avoir explosé.

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