Avec Faites vos jeux, rien ne va plus…, Didier Leclair signe bien plus qu’une simple suite romanesque : il propose un polar historique où l’intrigue devient un instrument de relecture postcoloniale de la Seconde Guerre mondiale. En reprenant les personnages du Prince africain, du traducteur et du nazi, l’auteur ne se contente pas de prolonger une histoire déjà amorcée. Au contraire, il approfondit un travail de dévoilement critique, replaçant l’Afrique et ses héritages au cœur d’un conflit européen que la mémoire dominante continue de raconter comme essentiellement blanc et occidental.
L’action se déroule en 1942, entre Paris, Lisbonne et Berlin. À première vue, ces trois capitales européennes semblent inscrire le récit dans un espace strictement continental. Pourtant, la géographie du roman est profondément mondiale, et surtout coloniale. Lisbonne, en particulier, apparaît comme un lieu nodal : celui d’un empire portugais officiellement neutre, mais matériellement engagé dans les circuits stratégiques de la guerre depuis des décennies. Le tungstène, objet de la mission confiée au prince Antonio, incarne pleinement cette réalité : une ressource extraite ailleurs, négociée en Europe, puis transformée en puissance militaire.
À travers cet enjeu, Leclair met au jour une vérité souvent occultée : les guerres européennes se nourrissent des ressources coloniales. La Seconde Guerre mondiale n’est pas seulement un affrontement d’idéologies, elle est aussi une affaire de matières premières, de routes commerciales et de marchés clandestins. Le roman révèle ainsi les continuités structurelles entre la colonisation et une forme de mondialisation prédatrice toujours à l’œuvre.
Au centre de cette relecture se trouve le personnage de Prince Antonio José Henrique Dos Santos Mbwafu. Prince d’un royaume Kongo officiellement disparu en 1866, il est, sur le plan juridique, un vestige, et, sur le plan politique, une impossibilité. Et pourtant, il agit, négocie et manipule. Sa seule existence romanesque constitue déjà un geste subversif : elle rappelle que la disparition des royaumes africains relève avant tout d’une construction coloniale, d’un effacement administratif plus que d’un anéantissement culturel.
Dans cette perspective, le choix de confier une mission clandestine à trois hommes africains au cœur du Berlin nazi constitue l’un des gestes narratifs les plus forts du roman. Cette configuration, loin de relever uniquement de l’efficacité du suspense, met à nu les contradictions d’une Europe qui proclame la civilisation tout en organisant l’exclusion raciale. Ainsi, les passeports diplomatiques censés protéger les protagonistes se révèlent être des boucliers fragiles face à un racisme systémique qui traverse la France, le Portugal et l’Allemagne en temps de guerre.
Didier Leclair exploite alors les codes du thriller d’espionnage pour mieux interroger la condition noire dans un espace européen piégé, où chaque déplacement devient un acte politique et chaque interaction une épreuve. L’humour discret, souvent désopilant, ne vient jamais atténuer la gravité de la situation. Bien au contraire, il agit comme un révélateur, soulignant l’absurdité et la violence feutrée d’un ordre colonial déplacé au cœur même du conflit mondial.
Prince sans royaume reconnu, Antonio traverse l’Europe comme un sujet post-impérial, à la fois intégré aux circuits du pouvoir et radicalement étranger à leurs logiques morales. Trafiquant de diamants, intercesseur officieux, courtisan habile, il est contraint d’occuper les marges, là où les empires relèguent ceux qu’ils ont dépouillés de leur souveraineté. Dès lors, son « commerce illicite » apparaît moins comme une déviance que comme une stratégie d’adaptation à un ordre mondial fondamentalement injuste.
Dans ce contexte, l’attention accordée à l’élégance vestimentaire du prince prend une dimension pleinement postcoloniale. Dans le royaume Kongo précolonial, le vêtement constituait un marqueur de hiérarchie, de diplomatie et de pouvoir. En décrivant avec minutie les tissus, les coupes et les contrastes, Leclair inscrit Antonio dans cette continuité historique. Cette élégance n’a rien d’anecdotique : elle est langage, mémoire incarnée, résistance esthétique.
Elle fait également écho aux pratiques contemporaines de la sape, qui réinvestissent le vêtement comme affirmation de dignité dans des sociétés issues de l’ordre colonial. Le corps habillé devient alors le dernier territoire souverain, un espace où s’exprime encore une forme de pouvoir.
La scène finale, marquée par la rencontre avec une journaliste noire originaire de la Barbade, ouvre explicitement le roman sur une cartographie diasporique. Née à Londres, elle incarne une autre mémoire coloniale, atlantique cette fois, qui entre en dialogue avec l’Afrique et l’Europe. Sa présence rappelle que l’histoire racontée ici déborde largement le cadre européen.
À l’inverse, la tranquillité presque inquiétante de Jenny, la Chinoise aimée de Jean de Dieu ou amoureuse de ce dernier, suggère une autre modalité du postcolonial : celle des silences, des survivances asiatiques dans un monde structuré par les empires occidentaux. Ces figures féminines déplacent le regard et empêchent toute clôture narrative confortable.
Didier Leclair ne moralise jamais. Il refuse les discours explicatifs ou réparateurs. Il montre, décrit et consigne. Toutefois, ce refus de la leçon n’équivaut pas à une neutralité : il s’agit d’un choix politique affirmé, qui laisse apparaître les continuités entre pillage colonial, exploitation des ressources naturelles et conflits contemporains.
En ce sens, Faites vos jeux, rien ne va plus… s’impose comme un roman profondément actuel. En replaçant un prince africain au cœur de la machinerie européenne de la guerre, Didier Leclair inverse les perspectives et rappelle que l’histoire mondiale ne s’écrit ni depuis un seul continent ni depuis un seul camp. Il éclaire également la précarité, les arrangements troubles et les logiques persistantes qui régissent la vente, officielle ou clandestine, des ressources naturelles africaines en Occident.
Un polar que je recommande vivement.
Merci aux éditions David pour le service de presse.
Leclair, D. (2026). Faites vos jeux, rien ne va plus…. Éditions David.
Nathasha Pemba







