Le dernier roman de François Barcelo s’ouvre sur un battement d’ailes : un chapitre intitulé Papillon, où Abel Binette, narrateur et antihéros, confesse d’emblée son art consommé de ne rien faire. « Tous les matins, je me lève tard. Mais pas ce matin », annonce-t-il, comme si ce simple écart dans sa routine annonçait déjà la catastrophe. Et c’est précisément ce que Barcelo orchestre : un dérèglement minuscule qui déclenche une suite d’événements aussi absurdes qu’inéluctables.
Abel est un personnage que la littérature contemporaine ose rarement mettre au premier plan : un homme qui se définit par ce qu’il ne fait pas, par ce qu’il refuse d’être, par ce qu’il méprise. Paresseux, misogyne, misanthrope, il n’a rien d’un guide moral, et pourtant, c’est à travers lui que Barcelo nous entraîne dans un récit où chaque geste, même le plus insignifiant, semble chargé d’une ironie mordante. L’invitation mystérieuse à aller tirer sur une corde sous un pont devient ainsi le point de bascule d’une existence qui n’avait jusque-là ni direction ni ambition.
Le roman avance par secousses, comme si chaque chapitre était une marche mal fixée dans un escalier branlant. Barcelo excelle à faire naître le comique du désastre, à transformer les maladresses d’Abel en révélateurs d’une société qui ne sait plus quoi faire de ceux qui ne cadrent pas. Les mésaventures s’enchaînent, tantôt grotesques, tantôt tragiques, toujours imprévisibles. Et au milieu de cette spirale, Abel lâche une phrase qui résume à elle seule la philosophie grinçante du livre : « Dans le fond, savez-vous ce qui m’indigne le plus : il n’y a pas de prix Nobel du crime. C’est pourtant l’une des occupations les plus créatives de l’homme depuis le paradis terrestre. » C’est Barcelo à son meilleur : une satire qui ricoche entre humour noir et lucidité sociale.
Ce qui rend le roman si singulier, c’est la manière dont il transforme un personnage marginal en prisme critique. Abel n’est pas seulement un homme au bout d’une corde : il est celui qui observe, avec une mauvaise foi presque poétique, les mécanismes d’une société qui récompense la conformité et punit l’écart. Barcelo ne cherche pas à le sauver ni à le condamner. Il le laisse exister, dans toute sa laideur et toute sa vérité, comme un miroir déformant, mais révélateur.
Et puis vient Le retour, dernier chapitre qui referme le roman comme on referme une porte derrière quelqu’un qui n’a jamais vraiment su s’il devait entrer ou sortir. Barcelo dépose une note finale discrète et troublante, comme si, après avoir tiré sur toutes les cordes possibles, celles du pont, celles du destin, celles de sa propre mauvaise conscience, Abel revenait au point de départ, mais avec une ombre nouvelle derrière lui.
L’homme au bout de la corde est un roman bref, nerveux, d’une intelligence acide. Barcelo y retrouve son talent pour la satire qui pique, pour l’humour qui dérange, pour les personnages qui ne demandent pas à être aimés, mais à être regardés. C’est un livre qui fait rire, réfléchir, grincer des dents, parfois tout cela en même temps. Et c’est précisément ce qui en fait une lecture indispensable.
Références
Barcelo, F. (2025). L’homme au bout de la corde (272 pp.). Éditions de la Grenouillère.
Heidi Provencher







