Cette mort qui n’était pas la leur s’inscrit dans une littérature de l’engagement qui refuse l’oubli et conteste frontalement l’inégalité des vies. Inspiré par la mort tragique de Robert Dziekański, immigrant polonais décédé en 2007 à l’aéroport de Vancouver après avoir reçu des décharges de pistolet électrique, le récit de Marie‑Célie Agnant ne cherche ni la reconstitution judiciaire ni l’effet sensationnaliste. Il opte plutôt pour une écriture à la fois pamphlétaire et poétique, où la mémoire devient un outil de résistance face à la violence institutionnelle.
Le texte s’ouvre sur un temps suspendu, celui de l’après-coup, lorsque l’événement a cessé d’occuper l’espace médiatique, mais continue de ravager les consciences. La narratrice, Mona, écrit pour surmonter cette période intermédiaire, réalisant que le temps n’efface rien.
« Aujourd’hui, après une longue pause, j’ai repris ce que je considère être une lutte avec toutes ces pensées en moi et avec nos souvenirs. Pour moi aussi, le temps a passé. »
Cette lutte intérieure fonde l’architecture du récit. Écrire n’est pas ici un choix esthétique, mais une nécessité vitale, un geste pour demeurer debout malgré l’accumulation des gouffres.
Une mort fondatrice, un monde qui vacille
La découverte de l’annonce de la mort de Robert marque un point de rupture irréversible. Le roman insiste sur cet instant précis où le réel bascule, où l’injustice quitte l’abstraction pour atteindre l’intime :
« À partir de ce jour néfaste où j’ai fait la découverte de cette annonce du Kamloops News qui annonçait ton décès, tout a basculé. »
À travers cette phrase, Agnant souligne la violence du choc médiatique : une mort transformée en fait divers, consommée rapidement, tandis que pour les proches, le monde cesse de tenir.
Le récit se déploie alors autour du deuil de Zofia, la mère de Robert, et de l’amitié qui la lie à Mona. Cette relation devient un espace fragile, mais essentiel où la parole circule, où la douleur est reconnue sans être exploitée. En revenant sur les moments de bonheur avant la mort, Agnant refuse que Robert soit réduit à sa fin tragique : le roman restitue une vie pleine, digne, antérieure à la violence qui l’a interrompue.
Dénoncer la violence et l’inégalité des vies
Au fil des pages, Cette mort qui n’était pas la leur élargit son propos et relie des destins individuels à une réalité systémique. Les morts de Robert Dziekański, de George Floyd, de Joyce Echaquan ou du jeune Nooran Rezayi dialoguent silencieusement dans le texte. Elles révèlent une même logique : celle d’un monde où certaines existences sont plus exposées que d’autres à la brutalité, à la suspicion et à la mort.
Agnant met des mots sur cet effondrement moral, à travers une interrogation douloureuse adressée à Zofia :
« Qu’est donc devenue la vie ? J’entends l’indignation et la tristesse qui t’enserrent la gorge. Servitude de la violence et de l’inutile. Est-ce donc tout ce qui nous reste ? Il n’est plus question d’érosion de notre humanité, mais bien de sa mise à mort. »
Cette phrase condense l’enjeu central du livre : nous ne sommes plus face à une lente dégradation du lien humain, mais à sa destruction assumée.
Une écriture entre pamphlet et poésie
La force du texte réside dans son équilibre entre dénonciation et retenue. Le ton pamphlétaire ne verse jamais dans le slogan ; la poésie n’adoucit pas la colère, mais lui donne une profondeur humaine. Le roman relie ainsi les morts anonymes à des figures plus connues, non pour hiérarchiser les souffrances, mais pour montrer leur continuité. La faim utilisée comme arme de guerre, la violence exercée aux marges du monde, au Soudan, en Haïti, à Gaza, apparaissent comme les visages multiples d’une même déshumanisation.
Écrire pour rester vivante
En définitive, Cette mort qui n’était pas la leur affirme une conviction essentielle : lorsque la justice échoue et que les institutions trahissent, la littérature peut encore témoigner. Écrire devient un acte de survie, un geste de fidélité à la mémoire et à l’amitié, une manière de refuser que certaines morts soient plus acceptables que d’autres. Marie‑Célie Agnant nous livre un texte grave, nécessaire, qui rappelle que lutter contre le racisme et l’inégalité des vies commence aussi par la préservation patiente des souvenirs.
Sara Balogun







