Nathasha Pemba : *Que ma langue s’attache à mon palais si j’oublie*
Bonjour Nathasha, comment vas-tu ?
Je vais bien, merci. Comme souvent à la rentrée, les défis ne manquent pas ! Entre la recherche, l’écriture et les différents projets en cours, les journées sont bien remplies. Je travaille notamment à la codirection d’un ouvrage collectif dont je suis très heureuse et dont vous aurez bientôt des nouvelles.
Wow, félicitations déjà, nous avons hâte ! Nous voulons parler aujourd’hui de ton premier roman, paru cet été aux Éditions Les Lettres Mouchetées. Pourtant, ta présence dans l’univers littéraire laissait plutôt penser à un énième roman.
Oui, on me le dit souvent ! Pourtant, c’est bien mon premier roman. J’ai auparavant publié près d’une quinzaine de nouvelles. Le roman est venu plus tard, après un long compagnonnage avec l’écriture. Certaines histoires demandent du temps avant de trouver leur forme définitive.
Il porte un titre marquant : *Que ma langue s’attache à mon palais si j’oublie*. Pourquoi était-il important de placer la question de l’oubli au cœur même du titre ?
En effet Sara, mon roman est une réflexion sur la mémoire et l’oubli, sur les liens qui unissent le passé et le présent, de la traite transatlantique aux dictatures contemporaines. En philosophie, on apprend que l’oubli n’est jamais anodin : lorsqu’une société efface son histoire, elle risque de répéter ses blessures. La mémoire est donc une condition de la liberté et de la compréhension du monde.
Oui, il était important pour moi de citer le psaume 137 (136). C’est un texte qui me touche profondément, tant sur le plan spirituel que dans mon parcours de personne immigrante. Il exprime la douleur de l’exil, la nostalgie de la terre natale, mais aussi un puissant désir de justice. J’y vois un rappel que la mémoire n’est pas seulement un devoir envers le passé, mais aussi une forme de résistance et d’espérance.
Quel a été l’élément déclencheur qui t’a poussée à écrire cette histoire ?
Je crois que certains lieux nous choisissent avant même que nous les comprenions. Pour moi, Loango fait partie de ces lieux. Née à Pointe-Noire, avec des racines familiales à Diosso, j’ai grandi dans un espace où la mémoire de l’esclavage demeure présente, parfois discrète, mais toujours vivante. En empruntant plusieurs fois la Route des caravanes, j’ai souvent ressenti que ces chemins racontaient bien plus que ce que les livres laissent entendre. Les récits des aînés ont nourri cette conviction : une partie essentielle de notre histoire reste insuffisamment connue et transmise. En tant que philosophe, je m’interroge sur ce que nos sociétés choisissent de retenir ou d’oublier. En tant que personne sensible à la dimension spirituelle de l’existence, je perçois aussi la mémoire comme une forme de responsabilité envers ceux qui nous ont précédés.
C’est de cette rencontre entre réflexion, mémoire et engagement qu’est née mon envie de raconter cette histoire. Car derrière les millions d’êtres humains déportés depuis le port de Loango, il y a des voix, des souffrances, des résistances et des héritages qui continuent de façonner notre humanité. Faire connaître cette histoire est, pour moi, un acte de justice, de mémoire et de transmission.
La mémoire semble traverser tout le roman. Selon toi, que révèle-t-elle de notre identité individuelle et collective ?
Sans la mémoire, nous ne sommes rien. C’est elle qui nous permet de construire notre identité, individuelle comme collective. Paul Ricœur le dit bien : nous devenons en partie le récit que nous faisons de notre propre vie. La mémoire crée un lien entre ce que nous avons été, ce que nous sommes et ce que nous espérons devenir. Cette idée rejoint aussi la pensée de Jean-Paul II, qui a profondément influencé mon parcours philosophique et spirituel. Pour lui, un individu comme un peuple ne peut comprendre son identité sans se souvenir de ses racines.
En tant qu’immigrante, cette réflexion me touche particulièrement. Même loin de mon pays d’origine, je ressens le besoin de demeurer habitée par cette mémoire. Non pas par nostalgie, mais parce qu’elle me relie à une histoire, à une culture et à une part essentielle de moi-même. Oublier, ce serait risquer de perdre ce fil qui donne sens à notre parcours
Tes personnages sont habités par des héritages familiaux, culturels ou historiques. Comment as-tu travaillé cette dimension de la transmission ?
Dans ma culture d’origine, la transmission repose largement sur les femmes. C’est pourquoi j’ai choisi de mettre en scène des figures féminines, l’arrière-grand-mère et la fille, comme gardiennes de la mémoire et de l’héritage. Le père, quant à lui, joue un rôle de médiateur, de passeur entre les générations, conformément à la place qui lui est reconnue dans la tradition. En construisant mes personnages, je voulais montrer que la transmission n’est jamais un simple legs du passé. C’est une responsabilité vivante, familiale et collective. J’aime la comparer à un fil qui relie les générations : il peut se tendre, se détendre, parfois même sembler sur le point de rompre, mais il demeure. Tout dépend de la manière dont nous choisissons de le tenir et de le transmettre à notre tour.

Dans ton roman, le passé n’est jamais complètement révolu. Pourquoi était-il important pour toi de montrer son influence sur le présent ?
Le passé n’est jamais vraiment derrière nous. Il continue d’habiter nos gestes, nos choix et nos silences. En travaillant récemment sur Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, j’ai été frappée par cette manière de faire dialoguer constamment le passé, le présent et l’avenir. Cette vision rejoint profondément la mienne. Ma formation philosophique m’a appris que le temps n’est pas une succession de moments isolés, mais une continuité. Le passé nous permet de comprendre le présent et d’entrevoir l’avenir. C’est pourquoi il était important pour moi de montrer que nos histoires individuelles et collectives ne s’effacent jamais complètement : elles nous façonnent, parfois à notre insu. Oublier le passé, c’est risquer de perdre les clés qui nous permettent de comprendre qui nous sommes aujourd’hui.
La langue occupe une place centrale dans le titre. Quel rapport entretiens-tu avec la langue comme outil de mémoire, de résistance ou d’affirmation de soi ?
Le titre porte en effet une grande partie de la réponse. Comme le suggère le psaume 137 (136), perdre la mémoire reviendrait à perdre la parole. Dans mon roman, la langue est ce qui relie les êtres à leur histoire ; elle est un lien vital, presque un cordon ombilical. Pour mes personnages, oublier leurs origines, leurs blessures ou leur histoire équivaudrait à devenir muets. Se souvenir, c’est préserver le droit de nommer, de raconter et d’exister. La langue devient alors un acte de résistance contre l’oubli et l’effacement.
Écrire ce livre, c’était en quelque sorte « décoller la langue du palais ». Refuser l’amnésie collective et affirmer que notre identité se construit aussi dans la transmission des récits, même lorsqu’ils sont douloureux. Car ce qui n’est plus raconté finit souvent par disparaître.
Comment as-tu construit la voix narrative du roman ? A-t-elle évolué au fil de l’écriture ?
Construire une voix narrative, c’est avant tout trouver la juste distance avec l’histoire racontée. Il fallait que le lecteur ne soit pas seulement témoin des événements, qu’il puisse les ressentir de l’intérieur. Même si le roman aborde des réalités historiques comme l’esclavage ou la dictature, mon intention n’était pas de les expliquer, mais de leur donner une chair humaine.
La voix narrative a beaucoup évolué au fil de l’écriture. Au début, je voulais tout dire, tout commenter, presque parler à la place du narrateur, mettre des rééférences, etc. Puis j’ai compris qu’il fallait lui faire confiance. Peu à peu, je me suis effacée pour le laisser porter sa propre parole. Il faut parfois savoir se retirer pour que la vérité puisse émerger d’elle-même. C’est à ce moment-là que la voix du roman a trouvé sa pleine respiration.
Y a-t-il un personnage qui t’a particulièrement surprise ou qui a pris une place inattendue pendant l’écriture ?
Tante Nawam… Elle est mystérieuse et elle cache de grands secrets.
Ton roman aborde des réalités intimes tout en touchant à des questions universelles. Comment as-tu trouvé cet équilibre ?
L’équilibre s’est imposé assez naturellement, parce que je ne crois pas que l’universel et le particulier s’opposent réellement. Au contraire, ils se nourrissent l’un l’autre. Ma sensibilité est assez lévinassienne : la rencontre de l’autre, dans sa singularité, est ce qui nous ouvre à l’universel. Michel Onfray écrit que « l’universel n’existe pas, il n’existe que du particulier ». Cette idée me parle beaucoup. Plus j’entrais dans l’intimité de mes personnages, dans leurs blessures, leurs peurs et leurs désirs les plus personnels, plus je touchais à des expériences que chacun peut reconnaître. C’est souvent en racontant une histoire singulière que l’on parvient à dire quelque chose de profondément humain.
Quels ont été les plus grands défis que tu as rencontrés en écrivant un premier roman ?
Le premier défi a sans doute été le temps. J’ai commencé à écrire ce roman en 2015, tout en poursuivant mon travail dans le milieu de la recherche. Entre les lectures, les articles, les archives et les exigences de la vie professionnelle, trouver l’espace nécessaire à la fiction n’était pas toujours évident. Je me souviens d’une rencontre avec mon éditrice, Muriel Troadec, à Pointe-Noire, au bord de l’océan. Ce lieu avait pour moi une forte charge symbolique. Nous avions alors convenu de laisser le temps au livre de trouver sa forme, sans précipitation. Cette idée me convenait profondément : certaines œuvres ont besoin de mûrir avant de pouvoir être achevées.
Le plus grand défi a donc été d’accepter cette temporalité. Mais il y en avait un autre : transformer une réalité historique et humaine en matière romanesque. Il fallait rester fidèle à la vérité des expériences tout en leur donnant une voix, un souffle et une dimension universelle. C’est dans cet équilibre entre mémoire, histoire et imagination que le roman s’est construit.
Penses-tu que la littérature puisse contribuer à préserver des mémoires qui risquent d’être effacées ou oubliées ?
Oui, j’en suis profondément convaincue. La littérature possède un pouvoir singulier : celui de faire vivre la mémoire à travers l’imaginaire. Les archives transmettent des faits, mais la littérature permet de redonner une voix, un visage et une émotion à celles et ceux que l’histoire a parfois réduits au silence. Certaines mémoires sont fragmentées, oubliées ou mal transmises. Le roman peut alors devenir un lieu de sauvegarde et de transmission. En racontant, il résiste à l’effacement. Pour moi, la littérature est un acte de mémoire, mais aussi un acte de justice. Elle permet d’ancrer des histoires dans les consciences afin qu’elles continuent à vivre d’une génération à l’autre.
À travers ce livre, souhaitais-tu poser certaines questions à la société québécoise ou au lectorat contemporain ?
À travers ce livre, je ne cherche pas tant à poser des questions qu’à ouvrir un espace de réflexion. La devise du Québec, « Je me souviens », résonne profondément avec les thèmes du roman. Même si les histoires ne sont pas les mêmes, il existe une même volonté de préserver la mémoire et de reconnaître l’importance des récits qui fondent une identité collective.
Dans une société d’accueil comme le Québec, il me semble également essentiel que les personnes qui arrivent puissent raconter leur propre histoire sans avoir à renoncer à leurs racines. C’est d’ailleurs l’une des leçons du psaume 137 (136), qui traverse mon livre. Ce psaume est un refus de l’effacement et de l’assimilation. En exil, les captifs sont invités à chanter pour divertir leurs vainqueurs, comme si leur souffrance pouvait être oubliée. Or la parole du psaume est tout autre : « Que ma langue s’attache à mon palais si je perds ton souvenir. » Pour moi, cette phrase rappelle que la mémoire n’est pas un repli sur le passé, mais une condition de la dignité. Se souvenir, c’est préserver sa voix, son histoire et sa liberté de parole.
Quels auteurs, autrices ou traditions littéraires ont influencé ta démarche d’écriture ?
Mes influences sont multiples. Tchicaya U Tam’si occupe une place particulière dans mon parcours. Nous venons du même pays et j’admire la manière dont, même loin du Congo, il est demeuré profondément attaché à ses origines. Cet enracinement dans la mémoire et dans la terre natale me parle beaucoup. J’ai également été marquée par Marilynne Robinson, dont l’œuvre conjugue avec une rare finesse littérature, spiritualité et réflexion sur la condition humaine. Toni Morrison m’a elle aussi inspirée par sa capacité à faire de la mémoire un espace de résistance et de transmission.
Pour ce roman, cependant, mon principal compagnon de route a été la Bible. J’y trouve une richesse narrative, symbolique et spirituelle inépuisable. Le Deutéronome, l’histoire de l’Exode, la figure de Moïse face à Pharaon, ou encore le psaume 137 (136) ont profondément nourri mon imaginaire. Ma réflexion sur le pouvoir, la domination et la liberté, pour évoquer les dictaures, s’est également construite à travers des lectures philosophiques comme Le Léviathan de Hobbes, Le Prince de Machiavel et Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Sans oublier la mythologie grecque.
Et puis il y a une influence plus intime : Boney M. Enfant, au Congo, j’écoutais By the Rivers of Babylon sans savoir que cette chanson inspirée du psaume 137 (136) déposait déjà en moi des traces profondes. Avec le recul, je crois que certaines œuvres nous façonnent bien avant que nous en comprenions le sens.

Depuis la publication du roman, quelles réactions ou quels échanges avec les lecteurs t’ont le plus marquée ?
Les réactions et les échanges sont multiples, mais je te partage deux commentaires de lecteur·ices : Les réactions sont variées, mais certaines m’ont profondément touchée. L’une d’elles établissait un parallèle avec Tchicaya U Tam’si en écrivant : « Après Tchicaya U Tam’si, c’est Pemba qui chante son Loango. » Étant donné l’importance de cet auteur dans mon parcours, ce commentaire m’a émue.
Un autre lecteur a souligné l’actualité du roman dans un contexte où les questions de mémoire liées à l’esclavage occupent de nouveau une place importante dans le débat public. Il rappelait notamment que Loango demeure encore trop peu présent dans l’imaginaire collectif lorsqu’on parle de la traite transatlantique, malgré son rôle historique majeur. J’ai été sensible à cette lecture, car elle rejoint l’une des intentions profondes du livre : contribuer, modestement, à un travail de mémoire et redonner une visibilité à une histoire qui a longtemps été reléguée à la marge.
Au fond, ce qui me touche le plus, c’est lorsque les lecteurs comprennent que ce roman ne parle pas seulement du passé, mais aussi de notre responsabilité présente envers la mémoire et la transmission.
Si tu devais résumer le cœur de *Que ma langue s’attache à mon palais si j’oublie* en une phrase, laquelle choisirais-tu ?
C’est un roman sur le pouvoir du souvenir : celui qui relie les générations, éclaire le présent et ouvre un chemin vers l’avenir.
Que souhaites-tu que les lecteurs n’oublient surtout pas après avoir refermé ton roman ?
J’aimerais que les lecteurs retiennent que l’héritage, tout comme la mémoire, est une responsabilité. Nous recevons tous quelque chose de ceux qui nous ont précédés : une histoire, une culture, des blessures, des combats ou des espérances. La question n’est pas seulement de savoir ce que nous en faisons pour nous-mêmes, mais aussi ce que nous choisissons de transmettre à notre tour. Se souvenir n’est pas un simple devoir envers le passé ; c’est une responsabilité envers l’avenir.
—
Merci, Nathasha !
Merci, Sara !
Références du livre
Nathasha Pemba, Que ma langue s’attache à mon palais si j’oubloie, Pointe-Noire, Les lettres Mouchetées, 2026.
Propos recueillis par Sara Balogun
