-Le sabre et le goupillon- de Philippe Moukoko
Dans Le sabre et le goupillon, Philippe Moukoko revient sur un épisode fondateur de l’histoire du Congo : la rencontre entre le roi Makoko et Pierre Savorgnan de Brazza et la conclusion du traité de 1880. Autour de ces deux figures gravitent les missionnaires, notamment le père Soulas, qui permettent au romancier d’interroger les rapports complexes entre évangélisation, expansion coloniale et conquête politique.
À la lecture du roman, une question s’impose : que peut apporter la fiction à une histoire que les archives, les historiens et les récits coloniaux ont déjà racontée ?
C’est précisément là que réside l’un des intérêts du roman historique. Là où les documents consignent les faits, les dates et les décisions, le romancier peut s’aventurer dans les zones que les archives laissent dans l’ombre : les émotions, les hésitations, les malentendus, les ambitions personnelles et, surtout, les rapports de pouvoir. La liberté du romancier consiste ainsi non pas simplement à reproduire l’histoire, mais à créer un univers qui lui permet de l’interroger.
Avant d’aborder la question du traité de 1880, il convient de s’arrêter sur le titre, particulièrement symbolique.
Le sabre et le goupillon associe, à mes yeux, deux instruments et deux modalités de la conquête. Le sabre représente la puissance politique, militaire et territoriale, tandis que le goupillon renvoie à l’évangélisation et à la conquête spirituelle et culturelle.
Le titre contient donc, à lui seul, l’une des interrogations fondamentales du roman : la conquête coloniale s’est-elle effectuée uniquement par la force des armes, ou également par l’intermédiaire de la religion et de la culture ? Autrement dit, quel rôle le christianisme a-t-il joué dans l’entreprise coloniale ?
Le rapport entre religion et colonisation constitue ainsi l’un des fils conducteurs de l’œuvre. Le personnage du père Soulas en cristallise toute la complexité. Il apparaît à la fois comme homme d’Église et comme personnage participant, directement ou indirectement, à l’établissement du nouvel ordre colonial. Son ambiguïté permet au romancier de mettre en scène les frontières parfois difficiles à discerner entre mission religieuse et entreprise politique.
Une déclaration que le roman lui attribue est particulièrement révélatrice :
« Le plus étonnant, c’est que ces gens, se contentant de ce qu’on leur dit et de ce qu’on leur montre, sont convaincus que je ne suis venu m’installer chez eux que pour construire une église, une école et un atelier. Ils ne se doutent pas un seul instant que d’ici là, nous allons déposer leurs coutumes païennes. »
Cette parole fait apparaître une autre dimension de la conquête : la transformation des représentations, des croyances et des pratiques culturelles. La domination ne concerne donc plus seulement le territoire. Elle touche aussi les manières de penser et de définir le monde.
Un autre terme mérite d’être interrogé : celui de traité.
Le mot suppose, en principe, un accord entre deux parties capables de négocier et de s’engager. Or le contexte colonial dans lequel est conclu le traité de 1880 conduit à questionner cette apparente réciprocité. Que signifie un traité lorsque les rapports de force entre les parties ne sont pas équivalents ?
Cette question est essentielle, car elle déplace le regard. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce que le document énonce, mais de réfléchir aux conditions historiques, politiques et symboliques dans lesquelles il est produit. La fiction offre ici un espace permettant de mettre en scène les écarts possibles entre ce que les protagonistes croient accepter, ce qu’on leur présente et les conséquences ultérieures de leur engagement.

En ce sens, le roman historique de Philippe Moukoko ne se limite pas à reconstruire le passé. Il soulève des questions plus larges sur les relations entre sociétés colonisées et puissances occidentales, mais aussi sur les liens entre religion et pouvoir politique.
C’est également dans cette perspective que l’on peut proposer une lecture nietzschéenne du roman.
La figure du goupillon devient particulièrement intéressante. Elle invite à se demander si, sous le couvert de valeurs présentées comme universelles, la religion peut également devenir une puissance capable d’imposer une certaine conception de l’être humain et du monde. Cette interrogation conduit à une question plus fondamentale encore : qui possède le pouvoir de définir le bien et le mal, le civilisé et le non-civilisé, le croyant et le païen ?
Une telle lecture ne revient pas nécessairement à condamner la religion. Elle consiste plutôt à rechercher les rapports de force susceptibles de se dissimuler derrière les valeurs proclamées. La même interrogation peut être appliquée à la colonisation : au-delà des discours qui la justifient, le roman permet d’y lire l’expression d’une volonté de puissance, d’appropriation et de transformation du monde de l’autre.
Le rapprochement entre le sabre et le goupillon prend alors toute sa portée : les deux instruments paraissent différents, mais ils posent finalement la même question, celle du pouvoir exercé sur l’autre, sur son territoire aussi bien que sur ses représentations.
La mémoire coloniale constitue finalement l’un des axes majeurs du roman. Philippe Moukoko ne se contente pas de raconter 1880 : il interroge ce que cet événement signifie aujourd’hui. C’est probablement à cet endroit que la liberté du romancier devient la plus féconde.
Conçu à partir d’archives, de lectures, mais également de l’imaginaire, Le sabre et le goupillon assume ainsi pleinement le choix de la fiction. L’auteur ne cherche pas seulement à raconter l’histoire à travers le roman : il utilise la fiction comme un instrument de lecture et d’interrogation de l’histoire.
Le lecteur est plongé dans l’univers des premiers rapports entre colonisateurs et colonisés, mais les questions suscitées par le récit débordent largement la période représentée. Elles rejoignent les problématiques contemporaines de mémoire et de transmission : que faisons-nous aujourd’hui de l’histoire coloniale ? Comment la transmettons-nous ? Quels récits avons-nous hérités et lesquels devons-nous encore interroger ?
À ce titre, Le sabre et le goupillon peut être lu comme une entreprise de valorisation de la mémoire immatérielle, mais également comme une réflexion sur le rôle de la religion dans la colonisation et, plus largement, dans les rapports de pouvoir.
Au fil des pages émergent ainsi des interrogations anciennes, mais toujours actuelles, ainsi que certaines réalités que les sociétés issues de l’histoire coloniale peuvent avoir du mal à regarder en face. Par le détour de la fiction, Philippe Moukoko rappelle finalement une nécessité essentielle : revenir sur le passé non pour s’y enfermer, mais pour comprendre ce qu’il continue de produire dans le présent.
C’est probablement là que réside l’une des principales réussites du roman : faire de la mémoire non pas seulement le souvenir de ce qui a été, mais une interrogation transmise aux générations présentes et futures.
Références du livre
Moukoko, P. (2026). Le sabre et le goupillon. Les Lettres Mouchetées.
Nathasha Pemba
