llustration : Nathasha Pemba, générée avec ChatGPT. Inspirée de la quatrième de couverture de "Le sabre et le goupillon" par Philippe Moukoko (Éditions LLM).
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-Le sabre et le goupillon- de Philippe Moukoko

Le roman de Philippe Moukoko se présente sous la forme d’une fiction chronologique entre plusieurs moments. Je me suis arrêtée sur trois d’entre eux : le titre, la notion de traité et la complexité de la religion. Ces trois moments sont essentiels, car ils permettent de comprendre non seulement une partie de l’histoire du Congo, mais aussi à susciter des réflexions sur l’actualité que suggère le roman.

Les différentes parties du roman justifient mon choix : Philippe Moukoko aborde l’histoire de la rencontre entre Makoko et De Brazza sous l’angle de sa propre perspective littéraire. Il s’agit là de son deuxième roman.

Philippe Moukoko met en lumière un épisode fondateur de l’histoire du Congo : la rencontre entre le roi Makoko et Pierre Savorgnan de Brazza, qui scelle l’accord de 1880. Des missionnaires, dont le plus célèbre est le père Soulas, sont également présents. Ce qui permet à l’écrivain ponténégrin d’interroger les rapports alambiqués entre évangélisation, expansion coloniale et conquête politique.

Les trois moments clés mentionnés précédemment sont liés à une lecture personnelle, certes, mais aussi à l’importance du titre du roman, de la religion et au traité qui a déterminé plusieurs aspects durant la colonisation. Le livre transcende le cadre de la simple fiction et touche un point essentiel : le rôle de la religion dans le processus de colonisation. En plaçant Brazzaville en son centre, il ne se limite pas à l’histoire du Congo, puisque la colonisation concerne tous les peuples l’ayant subie. Dans une interview accordée à Marie Léontine Tsibinda, P. Moukoko résume ainsi sa démarche : « j’ai publié le « Dictionnaire général du Congo-Brazzaville » et, dans le cadre de la rédaction de ce dictionnaire, j’ai travaillé sur les correspondances, les ouvrages et autres essais publiés par des missionnaires. J’ai constaté qu’il y avait un pan de l’histoire congolaise, notamment l’histoire religieuse, qui n’avait pas été abordée dans la littérature congolaise. Et c’est pour ça que j’ai consacré mon deuxième roman à cette thématique. En ce qui concerne l’année 1880, c’est la date de la signature du traité entre Brazza et Makoko qui est importante. Ce traité, bien évidemment, a permis à la France de s’installer au Congo, mais à travers ce traité, on n’a vu qu’une pénétration de l’administration coloniale. »

 Ce choix a son avantage. Ces ouvrages ne servent pas seulement à enrichir la littérature, mais aussi à éclairer, à enraciner et à transmettre une facette méconnue de l’histoire du Congo. L’auteur fait œuvre de transmission.

Commençons par le titre, Le sabre et le goupillon. C’est le titre qui, à mes yeux, associe deux instruments et deux modalités de la conquête. Le sabre incarne la puissance politique, militaire et territoriale, tandis que le goupillon renvoie à l’évangélisation et à la conquête spirituelle et culturelle. Pour ma part, ce titre tient donc, tout seul, l’une des interrogations fondamentales du roman : savoir si la conquête coloniale s’est faite uniquement par le biais de la force des armes, ou bien par l’intermédiaire de la religion et de la culture. En bref, quel est le rôle du christianisme dans l’entreprise coloniale ?

Tant qu’il y aura des États et des êtres humains, il y aura des questions sur le lien entre religion et spiritualité. C’est d’ailleurs ce que montre l’abondance de réflexions sur la laïcité aujourd’hui. Ce thème est ainsi un des fils conducteurs du roman, abordant la colonisation. Le personnage du Père Soulas en cristallise toute la complexité. Il apparaît à la fois comme homme d’Église (proche de la population) et comme personnage participant, directement ou indirectement, à l’établissement du nouvel ordre colonial. Son ambiguïté permet au romancier congolais de mettre en scène les frontières parfois difficiles entre mission religieuse et entreprise politique.

Une déclaration que le roman lui attribue est particulièrement révélatrice :

« Le plus étonnant, c’est que ces gens, se contentant de ce qu’on leur dit et de ce qu’on leur montre, sont convaincus que je ne suis venu m’installer chez eux que pour construire une église, une école et un atelier. Ils ne se doutent pas un seul instant que d’ici là, nous allons déposer leurs coutumes païennes. »

Cette parole révèle une autre dimension de la conquête : la transformation des représentations des croyances et des pratiques culturelles. La domination ne concerne plus seulement le territoire. Elle touche aussi les manières de penser et de définir le monde.

Un des points essentiels avancés dans l’ouvrage de P. Moukoko est le traité de 1880. La notion de traité suppose, en principe, un accord entre deux parties capables de négocier et de s’engager pour un objectif précis. Pourtant, si le traité est signé dans un contexte colonial, il paraît essentiel de réfléchir sur la réciprocité qui la fonde. Est-ce qu’on peut vraiment appeler ça un traité lorsque les rapports de force entre les parties ne sont pas équitables ?

Cette question porte notre regard vers le régime colonial et ses ambitions, on ne veut pas chercher à fouiller pour connaître l’énoncé de ce traité. Les textes existent certainement. Mais ce qu’apporte le roman de P. Moukoko, ce sont justement les conditions de réflexion sur les conditions historiques, politiques et symboliques dans lesquelles il est produit. C’est pourquoi sa fonction est exceptionnelle, car elle offre un espace qui permet de mettre en scène les écarts possibles entre ce que les protagonistes croient accepter, c.-à-d. ce qu’on leur présente, et les conséquences ultérieures de leurs engagements.

Sur le plan méthodologique, le roman de Philippe Moukoko ne se limite pas à reconstruire le passé. Ce livre soulève des interrogations plus profondes sur les interactions entre sociétés colonisées et puissances occidentales, ainsi que sur les liens complexes entre religion et pouvoir politique. C’est dans ce sillage que, connaissant l’intérêt de P. Moukoko pour l’œuvre de Nietzsche, j’ai osé émettre l’hypothèse d’une influence du philosophe. Je pense, par exemple, à l’image du Goupillon.

La symbolique du goupillon invite à se questionner si, sous le couvert des valeurs présentées comme universelles, la religion peut glisser vers une puissance capable d’imposer une (sa) conception de l’être humain et du monde. On en vient donc à se poser la question de savoir qui, dans le contexte colonial du roman, possède le pouvoir de définir le bien et le mal, celui qui se dit « civilisé » ou celui que l’on pointe comme « non civilisé », celui qui se nomme « croyant » ou celui que l’on désigne par « païen ».

Cette lecture nietzschéenne ne condamne pas nécessairement la religion. Elle réfléchit sur les dynamiques de force susceptibles de se dissimuler derrière les valeurs proclamées. Cette même interrogation devient aussi applicable à la colonisation : au-delà des discours qui la justifient, le roman de P. Moukoko permet d’y lire l’expression d’une volonté de puissance, d’appropriation et de transformation du monde de l’autre.

La relation entre le sabre et le goupillon trouve alors tout son sens : les deux instruments paraissent opposés, mais ils conduisent au même questionnement, celui du pouvoir exercé sur l’autre, sur son territoire (violation ou envahissement) aussi bien que sur ses représentations.

Finalement, Le sabre et le goupillon de P. Moukoko déploie l’un de ses axes majeurs autour d’une réflexion sur la mémoire coloniale. L’auteur actualise ce mouvement issu de la rencontre en Makoko et De Brazza. De fait, il actualise l’événement afin de lui donner un sens aujourd’hui. C’est donc probablement à ce niveau que la liberté du romancier devient plus féconde, car, même si son livre est conçu à partir d’archives, de lectures, son imaginaire y occupe également une place essentielle et le livre est adapté pour un large public (l’écriture est très fluide).

Le lecteur trouvera dans le livre les différentes sources de la période visée. Il devra juste garder en tête que les questions suscitées par le récit débordent largement la période représentée. Elles rejoignent les problématiques contemporaines de mémoires et de transmissions. Il peut se demander ce que l’on fait de l’histoire coloniale aujourd’hui, quel en est le mode de transmission ?

À cet égard, on peut apprécier particulièrement l’effort de recherche et de réflexion mené par P. Moukoko sur la période de la colonisation, ainsi que la manière dont il a construit sans pathos ni fatalité le discours et le regard portés sur cette période entre Makoko, De Brazza et nous. Et, pour celles et ceux qui liront ce roman, l’ouvrage est riche et bien construit, de l’humour est présent, et, bien entendu, l’écriture qui est accessible. Il peut aussi être lu comme une mémoire immatérielle, mais aussi sur le rôle de la religion dans la colonisation, et plus largement dans les rapports de pouvoir. Philippe Moukoko nous montre le chemin vers des questionnements essentiels tout en nous invitant à en poursuivre l’exploration.

Références du livre

Moukoko, P. (2026). Le sabre et le goupillon. Les Lettres Mouchetées.

llustration : Nathasha Pemba, générée avec ChatGPT. Inspirée de la quatrième de couverture de Le sabre et le goupillon par Philippe Moukoko (Éditions Les Lettres Mouchetées).

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