Frère d’âme de David Diop : lumière sur les tirailleurs africains de la Grande Guerre

David Diop est né à Paris le 24 février 1966. De mère française et de père sénégalais, il grandit au Sénégal avant de repartir en France dans les années 1980 pour ses études supérieures. Spécialiste de la littérature française du XVIIIe siècle et des représentations européennes de l’Afrique et des Africains au siècle des Lumières, David Diop est actuellement enseignant à l’Université de Pau en France. Il est auteur de trois romans : 1889, l’Attraction universelle (L’Harmattan, 2012) ; Frère d’âme (Seuil, 2018) et La Porte du voyage sans retour (Seuil, 2021).

Son deuxième roman, Frère d’âme,a été couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2018, le Prix Kourouma en 2019 et sa version anglaise, At Night all blood is black, traduite par la britannique Anna Moschovakis, a remporté le Booker International Prize en juin 2021. L’auteur y raconte l’histoire d’un jeune tirailleur sénégalais, Alfa Ndiaye, qui se bat pour le drapeau français sous les ordres du capitaine Armand. Sur le champ de bataille, il va voir mourir son ami d’enfance et « plus que frère », Mademba Diop, éventré par un ennemi ayant « les yeux bleus ». Le décès atroce de son ami-frère le plonge dans une frénésie meurtrière. Alfa Ndiaye décide de venger Mademba Diop en tuant autant que possible les ennemis aux yeux bleus et en prenant chaque fois le soin de couper l’une de leurs mains en guise de trophée. Après un total de sept mains ramenées dans sa base militaire, le Sénégalais est craint par tous ses collègues et le capitaine va stopper sa folie meurtrière en l’envoyant à l’Arrière où, sous le choc des traumatismes de la guerre, il va se remémorer sa jeunesse paisible arrachée en Afrique par l’empire colonial français.   

Ils m’ont cru idiot, mais je ne le suis pas. Le capitaine et l’aîné tirailleur […] Ibrahima Seck ont voulu mes sept mains pour me piéger. Par la vérité de Dieu, ils voulaient des preuves de ma sauvagerie pour me faire emprisonner, mais je ne leur aurais jamais dit où j’avais caché mes sept mains. Ils ne les trouveraient pas. Ils ne pouvaient pas imaginer dans quel endroit sombre elles reposaient sèches et enveloppées de tissu. Par la vérité de Dieu, sans ces sept preuves, ils n’auraient pas d’autre choix que de m’envoyer temporairement à l’Arrière pour me reposer. Par la vérité de Dieu, ils n’auraient pas d’autre choix que d’espérer qu’à mon retour de repos les soldats aux yeux bleus jumeaux me tuent pour se débarrasser de moi sans trop de bruit. 

En effet, ce livre est une fiction sur la participation des tirailleurs africains à la Première Guerre mondiale. David Diop rend hommage à sa manière aux jeunes sénégalais, notamment, qui ont été enrôlés dans l’armée française lors de ce conflit et dont les conséquences leur ont été amplement désastreuses. Ils ont pour la plupart payé « l’impôt du sang » pour la libération de la France, et leur implication est déplorablement mal connue et moins ancrée dans la mémoire collective. Il faut dire que la France n’a suffisamment pas exprimé sa reconnaissance à l’endroit de « l’armée noire ». Certes, quelques actes ont été posés, tardivement, à l’instar de la stèle inaugurée en leur mémoire à Reims, le 6 décembre 2018, à l’occasion du centenaire de la fin de la Grande Guerre. Mais, le suivi psychologique et matériel escompté ainsi que les promesses formulées pour eux ont été éphémères. On se souvient du massacre de Thiaroye en 1944, où des dizaines de tirailleurs sénégalais ont été tués pour avoir réclamé leurs indemnités et bien d’autres manquements injustes qui n’ont pas contribué à panser les blessures du passé.

Moi, Alfa Ndiaye, fils du très vieil homme, j’ai compris, je n’aurais pas dû. Par la vérité de Dieu, maintenant, je sais. Mes pensées n’appartiennent qu’à moi, je peux penser ce que je veux. Mais je ne parlerai pas. Tous ceux à qui j’aurais pu dire mes pensées secrètes, tous mes frères d’armes qui seront repartis défigurés, estropiés, éventrés, tels que Dieu aura honte de les voir arriver dans son Paradis ou le Diable se réjouira de les accueillir dans son Enfer, n’auront pas su qui je suis vraiment. Les survivants n’en sauront rien, mon vieux père n’en saura rien et ma mère, si elle est toujours de ce monde, ne devinera pas. Le poids de la honte ne s’ajoutera pas à celui de ma mort. Ils ne s’imagineront pas ce que j’ai pensé, ce que j’ai fait, jusqu’où la guerre m’a conduit

David Diop, dans son acte créatif, a donc voulu mettre en lumière ces oubliés de l’Histoire et exposer sous un autre angle les affres de la colonisation. Frère d’âme est un rappel douloureux de l’entreprise coloniale encline à la vassalisation de la race noire et partant, à l’aliénation de l’Africain. Le titre de la version anglaise de ce roman exprime mieux la charge émotionnelle qu’il dégage. Il est une sonnette d’alarme au respect de l’Autre et à la prise de conscience que « la nuit tous les sangs sont noirs ». Toutes les races se valent. Quelle que soit la race, le sang ne change pas de couleur. Tous les sangs deviennent noirs lorsqu’ils se versent. Par conséquent, les dégâts de la guerre n’épargnent personne, ils n’épargnent aucune race, ils n’épargnent aucun peuple. La guerre est désastreuse !

 Boris Noah

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