Dans la peau des poètes de Jean Dumont

Analyse littéraire

Nos rédacteurs chevronnés décortiquent, décomposent, passent les ouvrages littéraires francophones au peigne fin pour observer le sens, la structure et la portée d’une parution récente ou vous font redécouvrir un grand classique. 


Honneur à Jean Dumont, Dans la peau des poètes, Ottawa, L’interligne, 2020.

Un poète peut en cacher un autre. 

Il y a des livres qui vous donnent un goût d’éternité. Par goût d’éternité, j’entends ici ce qui a toujours été et qui toujours sera. Tel est, à mon avis, le cas de ce roman intitulé Dans la peau des poètes. Effectivement, la poésie a toujours été et sera toujours. 

L’auteur, Jean Dumont, poète et enseignant retraité, revient sur la scène littéraire francophone du Canada avec un roman autour de la poésie. On pourrait dire qu’il est dans son domaine. 

Par goût d’éternité, j’entends ce livre que l’on trouverait chez des bouquinistes ou encore dans les fonds d’une bibliothèque. A-t-on besoin de désirer l’éternité pour un roman lorsque l’on sait que toute œuvre littéraire est immortelle?

Le personnage central du roman, Léandre, d’origine française, émigre au Québec pour enseigner dans un collège. Enseignant de théâtre et comédien en France, il se contente du cours qui lui est confié : la poésie.

Quoique l’idée d’enseigner la poésie ne l’emballât pas (…), il plongea corps et âme dans sa préparation de cours ; ses choix s’arrêtèrent à Hugo, Baudelaire, Rimbaud Mallarmé.

Pour mieux se préparer à sa nouvelle tâche, il revisite certains classiques comme nous pouvons le constater à travers cet extrait cité ci-dessus. Il fréquente assidûment la bibliothèque. Il y passe des journées entières, au point d’attirer l’attention de préposés de tous les bords qui fréquentent la bibliothèque. 

Il côtoie Hugo et tente de cerner sa longue et riche existence. La vie de Baudelaire l’intrigue, car l’auteur de Les fleurs du mal a une vie faite de contrastes. Chez Rimbaud, c’est son rayonnement intellectuel interminable qui le séduit. Si au départ, il limite les capacités de Mallarmé, à la fin, il finit par se rendre compte qu’il s’est trompé. Aussi ne cesse-t-il de s’interroger sur ces vers du poète : « Fuir! Là-bas fuir! » Fuir quoi? Où? « là-bas! »

La poésie finit par devenir son ami. 

Après des journées entières passées à la bibliothèque, il finit par élire domicile chez lui. 

Cette vie de poète fouineur qu’il menait ne l’empêchât pas de temps en temps de s’adonner à quelques plaisirs charnels, mais pas de manière obsessionnelle malgré son succès auprès des femmes. 

Son cours devint très populaire auprès de ses étudiants. 

Pour susciter l’intérêt de ses élèves, il se met dans la peau des poètes qu’il enseigne.

Ce déguisement va de l’accoutrement à l’accent. Il adopte parfois le style de l’époque. Son déguisement va parfois au-delà du visible, car il y met tout son être et tout son cœur. De ce fait, il s’appuie sur ses lecteurs, sur ses expériences, sur ses capacités. Son objectif : donner la crédibilité à ses récits. Le temps d’un poème, la salle de classe prend des couleurs nostalgiques qui constituent, en général, le fond de la poésie. 

Avec Léandre, il y a un autre personnage, monsieur Hubert Théoret, avec qui il a des atomes crochus. Ce dernier est là comme un second bras pour Léandre. En même temps qu’il s’étonne de son collègue français, il est aussi celui-là qui essaie, à chaque fois, de ramener le collègue à la raison, car avec le temps, Léandre Mazure, finit par s’identifier aux poètes. Il n’était plus un seul personnage, mais il pouvait être à la fois Hugo, Mallarmé, Baudelaire ou Rimbaud. Il mène, par ailleurs, une vie tourmentée qui alimente désormais des ragots au niveau du CÉGEP.

Plus il lisait les poèmes, plus il s’éloignait de l’enseignement. Il était à l’étape du « comprendre » et non à celle du « faire comprendre ». Léandre avait besoin de calme, de solitude, de retranchement. Les poèmes devinrent des obsessions. Des îlots de solitudes. D’absorbants silences.

La solitude de Léandre, ses accoutrements et ses virées poétiques commencèrent à inquiéter d’abord ses collègues puis ses élèves qui ne comprenaient plus grand-chose à son évasion. Le pire finit par arriver. Un accident, un délire, une perte des repères.

Je mets encore plus de temps à me rappeler où sont les tasses, et tout le café aura amplement le temps de remplir la cafetière d’ici à ce que je les aie dénichées.

Il y a une réalité essentielle que j’ai pu noter : le narrateur n’est pas extérieur au récit, car il utilise le pronom personnel «je» pour parler et, le pronom démonstratif : « ma » pour parler de sa conjointe. Il a Avec l’épidémie du virus de la fatigue, le confinement s’impose. La solitude s’installe :

Quelqu’un l’a retrouvé étendu dans le sentier derrière. Il aurait fait une chute et sa tête aurait heurté une roche.

Le rapporteur de la situation, à vrai dire, n’est pas sûr de ce qu’il raconte, puisqu’il parle au conditionnel :

Au début, paraît qu’il délirait. Selon ce qu’on rapporte, il répétait : « Le soleil s’est noyé dans son sang qu’il se fige.

S’il fractionne les poèmes et nous expose une histoire de la poésie, Jean Dumont fait également ici l’éloge de l’amitié entre Léandre et Hubert. Il nous fait comprendre que l’ami est essentiellement celui qui ne s’en va jamais. Tel est Hubert, pas ami de la poésie, mais ami du poète. 

Dans la peau des poètes, c’est aussi l’histoire d’une passion : celle de la poésie. Jean Dumont rend hommage à la poésie. Toutefois, des questions demeurent : La poésie nous éloigne-t-elle du réel? La solitude est-elle un mal?


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