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Le Cosmos est rompu : Hugues St-Pierre

Le Cosmos est rompu est un texte de soixante-dix pages environ, subdivisé en trois petites parties : « Point mort », « Entropie » et « Prison de fer ». Il révèle la face hideuse du monde contemporain, marquée par un individualisme béant. Nous sommes tous devenus des ouailles d’une église dont l’ecclésiastique (le matériel) célèbre la chute des valeurs morales. Il dicte les normes qui engoncent chacun dans ses penchants narcissiques et lui imposent de ne courir qu’après ses intérêts égoïstes. De plus en plus, le respect de l’Autre s’estompe, l’humain est désacralisé, l’Amour prend un grand coup et les guerres de toute sorte gagnent du terrain. De ce fait, le monde s’effondre, le cosmos se rompt : « le cri de la nuit s’est enfoncé/de ses doigts fins dans mes yeux/noirs mécaniques/gloire vacancière/le monde ne différera point/d’aucun sens étranger/que le paradigme hideux/n’effleure que la paume de mon foie/la faute revient aux maîtres plastifiés/avec pour passion l’appel indivisible/creux bilatéral de mon égoïsme » (p. 11)

La faute à qui ? Pas seulement « aux maîtres plastifiés », mais à tous. Tous coupables, dira-t-on, parce que chacun devrait, à son niveau, semer la graine de la paix et de l’Amour afin d’orienter/réorienter sa relation avec Autrui. Malheureusement, certains se posent sur un piédestal et souhaitent voir les autres à leurs pieds, d’autres veulent recevoir beaucoup d’amour qu’ils ne sont pas prêts à donner en retour, d’aucuns pensent qu’ils doivent d’abord être aimés pour aimer en retour, il y en a même qui ne savent plus ce qu’est aimer et n’y croient véritablement plus. Donner de l’amour à son semblable, parfois comme on souhaite en recevoir, devient difficile au fil du temps, d’autant plus que tout se définit désormais au prisme du jeu d’intérêt. La numérisation du monde aidant, on assiste à un repli sur soi qui nous mène inéluctablement vers une « une destruction planifiée » (p. 41). Hugues St-Pierre fait ce constat et implore l’amour : « je veux juste qu’on s’aime/dans cette bulle de l’espace-temps/où naïveté et continuité puisaient leurs offrandes/conforme/silence » (p. 19)

Ce recueil est un ensemble de poèmes libres, écrits sans ponctuation, du début jusqu’à la fin, et sans majuscules en début de phrases comme l’impose la syntaxe française. À travers ce fait de style, le poète expose l’esprit de liberté et la non-limite chaotique prévalant à l’ère postmoderne qui nous embrase. « nos inconnus/l’intention de chérir l’instant en retrait/tel un astre à la rotation impossible/la chute est grammaticale/jusqu’où la cassure du conclave/punira la langue et le sexe », dit-il, (p. 60).

Loin des obligations grammaticales et syntaxiques, il exprime par ailleurs son désir de voir le monde-cosmos se défaire de certaines contraintes. C’est ce qui explique les titres des parties de son texte. La fin de la ponctuation (Point mort) est à l’image de la non-frontière de la liberté qui caractérise ou devrait caractériser notre ère. Cette non-frontière est à l’origine du désordre expressif qui dicte sa loi dans tout le système-cosmos (Entropie). Et pour sortir de cet abîme (Prison en fer), il faudrait davantage cultiver les valeurs de l’amour, du respect et du vivre-ensemble.   

« NON » (p. 42), le seul mot écrit en majuscule dans le texte, complètement, est un signe d’antinomie. Il sonne comme une objection emphatique à la marche effrénée vers l’abîme. Hugues St-Pierre dit « NON » à tous les vices qui sèment le chaos, rendent l’existence pesante et nous précipitent vers les ténèbres de la mort. La mort étant l’ultime étape de notre existence, il est important pour chacun, avant qu’elle n’arrive, de se ressaisir et de faire une introspection : « seul devant un commutateur/un doigt dans la prise du miroir/une langue sur ses taches virtuelles/attitude fautive/digestion tendue/troublante tranquillité/que de perdre le temps à soi/le cosmos est rompu » (p. 63).Prendre conscience de la réalité actuelle impliquera sans doute une prise de résolutions futures salvatrices pour tous. 

Boris Noah  

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