Les caresses des mains sèches – Gaston Mumbere
Après deux ouvrages consacrés à la situation conflictuelle dans l’Est de la République démocratique du Congo, Gaston Mumbere revient avec un roman qui aborde la même question, mais sur un mode plus intime. Il y met en scène l’échec de toutes les stratégies d’anesthésie de la souffrance, qu’il s’agisse de la fuite, des médicaments, du maquillage social ou encore de la résignation religieuse, face au retour inévitable du corps et de la mémoire. Il ne s’agit donc ni d’une plainte ni de l’exposition d’un déterminisme historique érigé en mode de pensée, mais plutôt de l’expérience singulière d’un être habité par le sentiment de l’urgence et de la nécessité intérieure.
Pour construire son récit, l’auteur met en scène un interprète et ancien journaliste vivant désormais au Québec. Celui-ci croise Virginie à l’hôpital, une jeune patiente dont le regard et la voix ravivent une histoire et un traumatisme qu’il croyait enfouis. Le récit remonte alors le temps par un jeu d’analepses jusqu’à son enfance, au pied d’une montagne fictive du Sud. Cette région, autrefois prospère et harmonieuse, voit son équilibre bouleversé par l’arrivée des « géants tracteurs » et par l’exploitation du cobalt destiné aux batteries électroniques du Nord. Une milice enlève Marika, son amie d’enfance. Dans l’espoir de la retrouver, le narrateur se compromet avec un chef rebelle avant de devenir, presque malgré lui, l’escorteur d’une femme enceinte capturée, conduite jusqu’à une clinique clandestine où l’on maquille les corps et efface les cicatrices des victimes.
À travers son titre, Les caresses des mains sèches, le roman déploie une symbolique d’une grande richesse. Les mains sèches racontent une existence marquée par la rudesse : le travail pénible, la poussière, la marche, la fatigue et la violence. Abîmées par le travail forcé et les conflits, elles demeurent pourtant capables de caresser. La tendresse et la reconnaissance de l’autre ne surgissent pas malgré la blessure, mais à même elle. C’est précisément là que réside la force symbolique du titre.
Le roman repose également sur une opposition entre le Nord et le Sud. Le Nord évoque la neige éternelle, les sourires policés et les hôpitaux impeccables ; le Sud renvoie aux mines de cobalt, à la violence et au dévoilement brutal des corps. Toutefois, l’œuvre échappe à tout manichéisme. La guerre décrite trouve en effet son origine dans la demande occidentale de « minerais verts ». Pourtant, c’est au Nord que le narrateur découvre ses propres impostures et prend conscience de la part de mensonge qui habite son existence.
À travers la symbolique portée par son titre, le roman progresse vers une véritable éthique du dévoilement, opposée aux logiques du maquillage et du silence. En présentant la révélation de la vérité comme une exigence morale et comme l’unique voie possible vers une forme de rédemption, cette éthique se manifeste aussi bien dans le geste final d’écriture adressé à Béatrice que dans la rencontre avec Virginie. Ce dernier face-à-face évoque la pensée d’Emmanuel Lévinas, pour qui l’expérience éthique naît de la rencontre avec le visage de l’autre. Le récit s’achève ainsi sur une ouverture plutôt que sur une résolution définitive.
Les différentes parties du roman alternent entre le présent québécois et un passé progressivement reconstitué. Comme plusieurs auteurs originaires de la République démocratique du Congo, Gaston Mumbere s’empare d’un enjeu bien réel. Les caresses des mains sèches s’inscrit dans une filiation que la critique a déjà identifiée sous l’appellation de « roman du coltan », un corpus qui fictionnalise le pillage des ressources naturelles, qu’il s’agisse du coltan, du cobalt ou de l’or, et met en lumière leur lien direct avec les conflits armés en RDC.

Parmi les références les plus proches figure Congo Inc. Le Testament de Bismarck (2014) d’In Koli Jean Bofane. Ce roman interroge le pillage mondialisé des richesses congolaises à travers les minerais de guerre, notamment l’uranium, le cobalt et le coltan, au moyen d’une satire mordante et d’une construction éclatée. Gaston Mumbere emprunte une voie différente. Là où Bofane privilégie l’ironie et la fragmentation narrative, il choisit l’introspection lyrique et le monologue continu. La dénonciation demeure la même, mais le ton est radicalement différent.
L’œuvre de Fiston Mwanza Mujila, notamment Tram 83 et La Danse du Vilain, partage avec le roman de Mumbere un même arrière-plan minier. Les deux écrivains déploient des écritures foisonnantes et énergiques. Toutefois, l’univers de Mwanza Mujila est davantage carnavalesque, tourné vers les bas-fonds urbains, l’excès et la truculence, tandis que celui de Gaston Mumbere demeure profondément habité par la faute intime et la mémoire individuelle.
Le rapprochement avec Blaise Ndala s’avère peut-être encore plus pertinent. Tous deux sont établis au Canada et s’intéressent aux conséquences des conflits dans la région des Grands Lacs africains. Dans Sans capote ni kalachnikov, Ndala dénonce, à travers le regard d’une cinéaste québécoise et de deux anciens enfants-soldats, les mécanismes de la « marchandisation de la misère ». On retrouve chez Mumbere une même volonté de questionner les rapports entre violence, mémoire et regard occidental.
D’autres rapprochements seraient possibles. Retenons toutefois que le roman de Gaston Mumbere se distingue par son fort ancrage clinique, où l’hôpital, le corps souffrant et le vocabulaire de la pharmacologie occupent une place centrale. Il se démarque également par le choix d’un narrateur masculin qui n’est pas seulement victime de l’exil et de la guerre, mais qui porte aussi la part de responsabilité et de complicité propre à celui qui cherche à fuir une violence dont il a été, à divers degrés, partie prenante.
Karl Makosso
