Portrait de Binéka Danièle Lissouba : Femme singulière, plurielle et libre !

    

Confluence culturelle…

Binéka Danièle Lissouba fait partie des personnes qui « ont pour vocation d’être des traits d’union, des passerelles, des médiateurs entre les diverses communautés, les diverses cultures. » (Amin Maalouf). Elle se situe au carrefour de multiples cultures — ce dont elle est fière — et ne cache jamais son amour pour toutes ces différences qui ont moulé son existence, une existence fortement ancrée dans ses racines africaines, européennes et nord-américaines. « J’aime mettre en avant mon métissage. Il va plus loin que la couleur de la peau, plus loin que mes appartenances culturelles franco-congolaises. Cela dit, je suis née à Paris, mais je suis aujourd’hui et avant tout Montréalaise, d’origine française par mère et congolaise par mon père. Je suis métisse de peau, de cultures et d’esprit ; je suis métisse de cœur », ainsi se présente-t-elle.     

En effet, Binéka Danièle Lissouba est la fille de l’ancien homme d’État du Congo-Brazzaville, le Professeur Pascal Lissouba. Décédé en exil, le 24 août 2020, il a été successivement ministre de l’Agriculture, des Eaux et forêts ; premier ministre et le premier président élu démocratiquement en République du Congo, de 1992 jusqu’à l’éclatement de la guerre civile de 1997 à l’issue de laquelle il a été évincé par son prédécesseur. De son union avec Annette Chantegreil, d’origine française, naquit cinq enfants, la seconde étant Binéka Danièle. Elle passe une enfance paisible et relativement insouciante entre la France et le Congo. Mais c’est dans ces deux pays qu’elle connaîtra la stigmatisation. Toujours trop blanche pour les uns ou trop noire pour les autres. Jamais assez !

 Après son cursus secondaire, elle opte pour la psychologie et ensuite pour l’histoire de l’Afrique. Elle est de ce fait titulaire de deux Diplômes d’Études Approfondies (DEA), l’un en psychologie appliquée et sciences de l’éducation à l’Université Louis Pasteur de Strasbourg, et l’autre en histoire à l’Université Paris Sorbonne.  

À l’image de son identité tissée sur une toile au fond composite, la vie professionnelle de Danièle Lissouba est une confluence d’expériences. Au-delà d’être écrivaine, elle a notamment été journaliste et animatrice à Africa n° 1, une radio panafricaine basée à Libreville, au Gabon, et à Paris, en France. Amoureuse des contes et d’histoires fabuleuses, elle a aussi été conteuse à Pointe-Noire, au Congo tout comme à Montréal, au Canada. Parallèlement à sa vie d’auteure et de conférencière, elle enseigne depuis près de 20 ans le français langue seconde ainsi que les cultures et littératures francophones, respectivement dans deux universités québécoises (McGill et Concordia).

L’écriture : un jeu devenu thérapie

L’écriture, chez B. D. Lissouba est, au début tout du moins, un divertissement, puis un besoin lancinant. Plus tard, du fait des différents événements marquants de sa vie, l’écriture devient une forme de thérapie. Lorsque, curieux, on l’interroge pour savoir comment et pourquoi elle a commencé à écrire, elle confie : « j’ai presque envie de dire que je suis née avec l’amour des histoires. J’adore le pouvoir des mots, j’adore que cela nous fasse rêver, imaginer, créer des univers. Mais surtout, l’écriture nous donne la possibilité de réfléchir à notre monde, de tenter de le comprendre et, bien sûr et surtout de s’échapper de notre carcan quotidien, de nous envoler, loin, ailleurs. J’invente, je raconte et j’écris depuis toujours. »  

Dans cet élan, Binéka Danièle Lissouba commence par publier deux livres pour enfants aux Éditions Rouge et Or, à Paris : Pan, t’es mort ! (1991) et Le Zappeur zappé (1992). Ensuite, elle publie sa première nouvelle, Terre de sorciers-guerriers, dans l’anthologie Lépreux et dix-neuf autres nouvelles (Paris, Hatier, 1992). La seconde nouvelle, Eve et Tarzan, parue dans Le Passé postérieur et dix-neuf autres nouvelles (Paris, Hatier), arrive en 1993. En 1994, son travail à Africa n° 1 lui permet de publier un livre intitulé : Les libres propos de Binéka, aux Éditions Sépia, en France. Avec ces billets d’humeur courts et incisifs, on perçoit plus clairement son désir de s’exprimer librement, de dévoiler les faces sordides du monde et de dénoncer ce qui se passe sur le continent africain. Pourquoi, se demande-t-elle, plusieurs années après les indépendances et l’avènement des démocraties, l’Afrique continue-t-elle de croupir sous le poids de l’appauvrissement, des crises politiques incessantes et de la corruption généralisée ? Dans l’avant-propos de son essai, elle déclare :

« Je suis (…) consciente que certains de ces libres propos peuvent parfois en choquer plus d’un. Mais je ne peux fonctionner qu’ainsi : en disant tout de go, ou presque, ce que je pense sur les démocraties africaines, les relations nord-sud, la domination de la femme, la vie sentimentale des termites… et j’en passe » !

Après quelques années d’hibernation — période marquant le début de son exil au Québec —, l’écrivaine revient sur la scène avec le besoin accru d’exprimer son ressenti par rapport à l’actualité économique et sociopolitique de ses continents d’origine, en faisant ce qu’elle a toujours su faire : écrire ! En 2014, elle fait partie du Collectif Femmes Écrivaines du Congo-Brazzaville qui publie l’anthologie de nouvelles, Les Sirènes des sables, chez L’Harmattan, à Paris. Et en décembre 2021, elle commet son premier roman, La Chamane africaine, aux Éditions Ex Aequo.Ainsi, l’écriture devient thérapeutique, une thérapie issue du traumatisme laissé par la guerre.

La Chamane africaine et l’expérience de la guerre

La guerre civile au Congo a été un événement crucial dans la vie de Binéka Danièle Lissouba. Un des éléments importants pour la parole qu’elle porte et pour ses écrits. Cette guerre, dont son géniteur était l’un des principaux protagonistes, ne l’a plus jamais quittée. Elle la porte dans sa mémoire partout où elle se trouve. Sa dernière publication, La Chamane africaine,en est la trace la plus vive :

« nous avons tous eu affaire à des guerres, du genre de celles qui tentent de nous briser. Elles sont souvent lovées en nous. Parfois, elles se matérialisent, se concrétisent et, trois fois hélas, nous les vivons jusque dans le monde physique. “La Chamane africaine” est un livre qui s’est envolé avec moi. Il m’a accompagnée sur la route de ma vie, il a été imprégné de certaines de mes étapes les plus cruciales… À commencer par la guerre du Congo en 1997. »

En effet, ce roman a été pensé et écrit (pour ce qui est des premiers tomes) plusieurs années avant sa publication. Prévu pour quatre tomes, il nous entraîne au cœur des réalités d’une Afrique encline à la corruption, au pillage, à l’excès de pouvoir et aux pratiques occultes entre autres. C’est une peinture très vive des relations entre le Nord et le Sud, entre l’Afrique, l’Occident et l’implication des autres continents. Des relations essentiellement capitalistes. Lesquelles rendent compte de l’impérialisme miniaturisé ou voilé qui caractérise le monde contemporain régi par le devoir de violence, pour reprendre le célèbre titre de Yambo Ouologuem.

Dans le premier tome intitulé Gamma, l’histoire se déroule dans un pays imaginaire appelé le Kassandja. Ce pays subit d’incessantes guerres à cause de la richesse de ses minerais, dont le phoskantium, une pierre lumineuse tirée de l’imaginaire de l’auteure qui lui attribue des « potentialités faramineuses ». Américains, Européens, Arabes, Chinois et Kassandjais complotent jusqu’à s’entretuer, s’il le faut. Le Kassandja, tout comme de nombreux pays en Afrique, est une terre de violence, une violence diluée, fort heureusement, par l’amour, la foi et la rédemption qui traversent le roman. Binéka D. Lissouba semble nous marteler le même message : il faut aimer et s’aimer, malgré tout. James Boots, un Américano-Canadien très endetté, et des jumelles afro-asiatiques sont au centre de ce texte. Si lui ne recule devant aucun excès pour atteindre ses objectifs (tout comme Laura, l’une des jumelles), Gamma, pour sa part, est une prêtresse œuvrant pour le bien-être de l’humanité. Ils vont s’affronter, certes, mais, dans ce roman, rien n’est jamais complètement blanc, rien n’est jamais tout noir. Les bons ne sont jamais entièrement clairs et les méchants peuvent receler des dimensions humaines surprenantes… Des bonobos, ces singes vivant de l’amour et réglant leurs conflits par l’amour, font irruption dans cette histoire, nous interrogeant également sur le barbarisme de l’homme et l’humanité de l’animal. Ce roman, une belle caricature de l’humain dans sa quête inlassable du pouvoir, explore les jeux d’intérêts qui se vivent inévitablement dans tant de pays du monde au sous-sol bien fourni. 

La nostalgie de l’enfance africaine

La Chamane africaine est aussi la matérialisation d’une nostalgie congolaise qui se lit en filigrane au fil des pages. L’écrivaine replonge parfois dans ses souvenirs d’enfance au Congo, ce pays qu’elle a quitté à cause de la guerre et dans lequel, elle n’est plus revenue. À travers l’écriture, elle revisite notamment les rues de Pointe-Noire avant et pendant le crépitement des armes, la maison familiale, le village, le marché bondé de monde où jadis les enfants lui criaient en lingala : « Mundélé, mundélé na kwanga » (Blanc qui mange le manioc). L’aspect ésotérique de son œuvre s’appuie sur certaines pratiques, certains rituels traditionnels : « depuis ma plus jeune enfance, j’ai baigné dans l’idée que le monde réel s’imbrique dans un monde mystique. L’amour, le pouvoir, la politique sont les lieux parfaits où ces domaines continuent, encore aujourd’hui à s’entrechoquer. Il existe bien des choses qu’il vaut mieux taire. On n’approche pas la sorcellerie sans bouclier. L’écran et le clavier sont le mien et j’imagine du vrai dans un cocktail d’invraisemblances ! »

Ces propos qui sont assez révélateurs expliquent d’une certaine manière le choix du titre de ce roman et par ailleurs le fait que l’aspect mystique revienne dans plusieurs de ses textes. Le chamanisme dont elle parle est une pratique religieuse amérindienne qui s’apparente à ce qui est appelé sorcellerie en Afrique. Le ou la chaman.e est donc une sorte de pont qui assure la communication entre le monde des vivants et celui des morts. À l’expression « sorcière africaine » dont le sens serait essentiellement péjoratif, elle préfère le mot « chamane » qui va mettre un ancrage sur la magie de la vie, sur les « magiciennes » que sont les femmes. D’où ce titre :  La Chamane africaine. De ce fait, il s’agit là d’une mise en relation implicite des continents américain et africain qui ont une place prépondérante dans le cœur de l’auteure. On peut aussi lire à travers ce titre, une célébration de la femme africaine dont le pouvoir de décision paraît souvent restreint. En fin de compte, c’est la marque du métissage, de la pluralité et de l’ouverture au monde qui, de bout en bout, définissent la vie et les écrits de B. D. Lissouba.      

Les bonobos et la résilience

Le tome 2 de La Chamane africaine sera publié dans quelques mois. Intitulé Des Singes et des roses, il mettra en lumière quelques zones laissées dans l’ombre du premier tome. En exclusivité, voici ce que nous confie l’auteur à propos de ce second tome : « […] on touche au mépris, au cynisme et à l’hypocrisie des Occidentaux en Afrique. […] Les différentes factions de l’enjeu phoskantique sont dans un jeu d’échecs politique. Elles contractent des ententes, activent les conflits. À travers le personnage de Nawhé, la femelle bonobo, on est en droit de se demander ce qui sépare l’intelligence de la conscience chez l’animal humain… L’époque est “ombreuse” et l’espoir se fait rare. Le phoskantium pour lequel tous se battent, cette pierre de vision comme la nomment les Pygmées, quelle est-elle pour révéler ainsi les déficiences humaines ? 

Les tomes 3 et 4 de La Chamane africaine nous ouvriront à la résilience, valeur nécessaire et incontournable pour les humains que nous sommes. Après l’ombre viendra la lumière parce que, explique Binéka D. Lissouba, l’espoir est indispensable pour l’époque que nous traversons.

Boris Noah

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