Souviens-toi des femmes de Turtle Island- Karine Boucquillon

L’écriture a toujours exercé sur moi un effet apaisant. Était-ce le fait d’écrire ou bien ce que j’écrivais ? Écrire était devenu un besoin vital. Le passé, l’histoire de mon peuple, la mémoire de mon père, tout m’avait rattrapée, et un jour, je m’étais senti pris à la gorge.

La féminité essentielle

Retour aux origines… Tout vient par elle, tout est pour elle et tout est en elle. Karine Boucquillon restitue l’histoire et remet la femme à sa place. Le premier roman de Karine Boucquillon se développe autour d’une femme autochtone, mère célibataire et professeure d’université ; une femme qui se consacre à l’écriture pour restaurer et remettre de l’ordre dans l’histoire : le rôle principal des femmes de Turtle Island dans l’organisation sociale, économique et politique de leur terre.

L’histoire que l’écrivaine franco-ontarienne met en avant, dans ce premier roman, ou plutôt l’histoire sur laquelle elle s’appuie, celle de cette femme au départ victime de violence et de discrimination qui s’engage à écrire un livre, au beau milieu d’une masculinité prononcée qui a du mal à imaginer une femme épanouie, accrédite à sa manière son entrée dans l’univers du roman francophone féminin, univers multiple, divers et sensible. Parce que l’Histoire, chez K. Boucquillon, est essentielle pour s’ancrer ; pour se retrouver, pour avancer ; parce que la tradition est ce qu’il y a finalement de plus fondemental et de plus fondamental — et c’est là, en matière de littérature, plutôt une reconnaissance. Une prose riche, claire et précise : une prose qui observe la société et qui juge nécessaire de faire recours à l’histoire pour soigner les maux d’aujourd’hui, pour restaurer, pour réparer, pour rétablir. 

L’histoire était  essentiellement celle de la lignée de ma mère, mère étant une Mohawk et père un Seneca. Le rôle des femmes dans notre histoire occupait une place centrale de mon ouvrage. Je me devais de rétablir une mémoire délibérément oubliée, puisque nous les femmes, avions occupé des fonctions clés, politiques, sociales, spirituelles, médicales et économiques durant les siècles et les millénaires précédant l’arrivée des Européens.  À l’arrivée des colons, la vision de ces femmes égales de l’homme avait dû leur être intolérable, puisque l’homme occidental avait réduit la femme, depuis plus de mille ans, aux rôles de servante, de procréatrice ou de courtisane, ou les trois à la fois.

La nouveauté est dans le retour aux sources, pour parler à la manière d’Edgar Morin. C’est pourquoi lorsqu’on ne peut plus avancer, il faut consulter la source, parler aux origines. C’est ce que fait l’héroïne du roman lorsqu’elle entreprend d’écrire son roman pour rendre hommage aux femmes qui sont à l’origine de sa nation. Plutôt que de se complaire dans sa profession de professeure d’université, elle interroge l’histoire pour se retrouver, pour restituer la vérité, pour transmettre et pour faire des disciples.

Une histoire de discrimination

Lorsque je compris les effets dévastateurs de la colonisation sur la psyché de notre peuple. Père conservait précieusement une grosse malle en bois cerclée de fer dans le sous-sol de notre maison où il dissimulait des centaines d’articles de presse, d’objets, de témoignages, des lettres et des notes écrites de sa main,  d’aïeules et aïeux ou d’amis de la famille, certains vieux de deux cents ans

L’amour est plus fort que la haine, dit-on. Malheureusement, cela ne va pas être le cas pour Jikonsaseh Dahnaw lorsqu’elle rencontre le père de son enfant, un Blanc, un homme différent d’elle qui l’accepte néanmoins et qui la présente à sa famille. Une lueur d’espoir, une joie de vivre dans ce nouvel amour ? Pourtant l’homme va se montrer haineux, irrespectueux et très violent au point de contraindre indirectement l’héroïne à une délocalisation mentale et physique. Au début, c’est le père de son chum qui ne la supporte pas. Puis le chum lui-même qui se fait exigeant et tire sur la masse corporelle de sa blonde, s’isole de tous et devient nonchalant en considérant désormais sa copine comme sa servante.

Comme il arrive souvent à plusieurs femmes, Jikonsaseh se croit fautive et essaie de s’ajuster, puis finit par se rendre compte que partir est la meilleure solution quand on a en face de soi un manipulateur. 

Sans faire l’économie des mots, Karine Boucquillon laisse son imagination décrire cette histoire à partir de plusieurs faits : des rencontres, des rites, des colères, des départs, des recommencements. Si les thèmes qu’elle développe tournent autour de la femme ou du pouvoir, on retrouve aussi d’autres thèmes comme le racisme, le rejet, la difficulté d’être parfois femme indépendante dans certains milieux, l’amour. Par conséquent, ces thèmes prennent chez elle non seulement un tour nostalgique, mais aussi un besoin de remise à niveau, de respect, de considération ou de reconsidérations : l’expérience amoureuse, la voix du père, le rôle de la femme dans l’histoire, la présence du fils. Tous les ingrédients réunis pour la réparation et la transmission rendent les contours du roman manifestement plus pétillants, voire plus présents, plus vrais ou plus réels.

Père me disait que l’être humain est un avec la faune, la flore, la terre et l’univers, que nous étions interdépendants et non et non des entités séparées. Mon peuple le savait depuis des millénaires, il voulait comprendre l’essence de la vie, la Terre Mère, pour qui il éprouvait un grand respect. 

Orientée vers la transmission et la restauration du statut de la femme, Souviens-toi des femmes de Turtle Island n’en oublie toutefois pas de nous rappeler que l’amour agapè et l’amour philia auront toujours le dernier mot. C’est en cela d’ailleurs que pour moi, Karine Boucquillon a fait une entrée très remarquable dans l’univers de la littérature. L’écriture est fluide et soutenue, le roman est bien écrit et l’intrigue est intéressante, car pour ce qui est de conduire une histoire, elle se révèle adroite au service littéraire…

En attendant son prochain roman, je vous recommande la lecture de celui-ci.

Nathasha Pemba

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