L’hibiscus pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie

Publié en 2004 aux Éditions Anne Carrière, L’hibiscus pourpre est le premier roman de Chimamanda Ngozi Adichie. Née à Enugu au Nigéria, elle grandit dans la ville universitaire de Nsukka où elle poursuit ses études avant de s’envoler pour les États-Unis à l’âge de 19 ans. C’est donc sans grande surprise que l’essentiel de ce premier roman se déroule au sein de ses villes de cœur : Enugu où est établie la famille de la narratrice, et Nsukka où son frère et elle seront amenés à se rendre régulièrement par la suite

Une prison dorée

Dans ce roman homodiégétique, Kambili, adolescente nigériane âgée de 15 ans, narre son quotidien. Issue d’une famille chrétienne aisée, ses parents, son frère et elle vivent dans l’opulence et ont en apparence tout pour être heureux.  Mais en la côtoyant intimement, on a tôt fait de réaliser que sa famille est loin d’être aussi parfaite qu’elle le paraît de prime abord.

Riche industriel à qui tout réussit, son père, Eugène, s’avère être un tyran domestique qui maintient sous sa coupe femme et enfants. Fanatique religieux, la haine du péché est à ses yeux une raison nécessaire et suffisante pour contraindre ses proches à mener une vie d’ascète. Autoproclamé garant du respect de ces règles de vie draconiennes, il n’hésite pas à user de violences physiques et morales afin de châtier toute personne qui oserait les enfreindre.

Des années durant, Kambili et sa famille évoluent dans cette atmosphère pesante et silencieuse, rythmée par les accès de violence réguliers de son père. Mais lorsqu’un coup d’État survient et que son frère Jaja et elle vont vivre à Nsukka chez leur tante paternelle Aunty Ifeoma. Chez cette dernière, ils découvrent non pas une maison, mais un foyer ! Débordant de joie, rires, cris, musique, etc. Autant de choses qu’ils n’ont jamais vécues dans leur palace d’Enugu où tout n’est que silence et respect d’un emploi du temps martial édicté par leur père. Après avoir vécu dans un tel environnement, le retour auprès de ce père despotique ne peut se faire sans heurt.

À force de côtoyer leur tante et ses enfants, leur vision des choses s’éclaircit. Davantage de place leur est accordée pour s’exprimer, penser par eux-mêmes et exister, tout simplement. Mais ce qui était encouragé à Nsukka n’est guère toléré à Enugu ! C’est donc tout naturellement que les conflits s’enchaînent et qu’on assiste à une escalade de violences. Afin de les préserver du danger qu’ils encourent, Iféoma impose à son frère de les garder chez elle encore quelque temps. Mais ceci ne peut être une solution pérenne.

Au détour de notre sensibilité

La lecture de ce roman suscite une sensibilité liée au choix de l’auteure, de donner la parole à Kambili qui narre les faits comme elle les vit et les ressent. Le « je » employé pour ce faire incite le lecteur à partager ses émotions, ce qui donne de ce fait de la puissance à son récit qui nous emporte. Ainsi, tout comme elle, on est tout à tour révolté, terrifié, brisé, et c’est avec tendresse qu’on revit les premiers émois d’un béguin d’adolescente.

La complexité des personnages est donc à saluer dans la mesure où l’auteure les a construits aussi versatiles qu’attachants. On ne peut qu’être bouleversé par un Eugène qui bat ses enfants comme plâtre et les minutes d’après, en larmes, les embrasse tendrement. L’ambivalence de cet homme – qui d’une part se soumet à la lettre aux dogmes de l’Église catholique sans le moindre sens critique, et d’autre part s’insurge contre la dictature et le népotisme qui règnent au sein du gouvernement nigérian – ne saurait nous laisser indifférents. Bien au contraire, l’on peut y voir une volonté de Chimamanda Ngozi Adichie de nous inviter à la méfiance face à cette forme d’extrémisme religieux. 

Ce roman suscite un riche questionnement : comment peut-on prétendre aimer Dieu aussi fort et traiter son épouse de la sorte ? Comment peut-on s’indigner des conditions de vie de personnes extérieures et ne pas adresser la parole à son père ? Comment peut-on autant se soucier de tierces personnes alors qu’on martyrise ses propres enfants ? Mais surtout jusqu’à quand cela va-t-il durer ?

C’est d’une manière un peu abrupte, après de lents développements et des descriptions qui tiraient en longueur que l’écrivaine nigériane apporte une réponse à ces questions, notamment par l’empoisonnement dont est victime Eugène. Et la surprise est d’autant plus grande que l’auteur de ce forfait n’est autre que son épouse jusque-là extrêmement effacée, mais que l’on imagine aisément à bout après tant d’années de violences. Cela apporte une fois de plus de la profondeur aux personnages que l’on voit peu à peu s’affranchir du joug de leur époux et père.

Par conséquent, L’hibiscus pourpre est un grand roman qui mérite toute la réputation qui a entouré sa parution. Il a notamment été sélectionné au Women’s Prize for Fiction en 2004 et a remporté le prix du meilleur premier roman au Commonwealth writer’s Prize en 2005.  

Erna Ekessi.

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