Ferdinand Oyono : portrait d’un vieux nègre aux multiples médailles

Le champ littéraire africain francophone est né de l’impulsion créatrice de certains auteurs-pionniers qui ont eu le courage, très tôt, d’écrire pour faire valoir la singularité culturelle africaine et s’offusquer contre les exactions coloniales. Ferdinand Oyono fait partie de cette tonitruante génération d’écrivains africains, pour la plupart des intellectuels vivant ou ayant étudié en France. L’écrivain camerounais, qui commence à publier à la veille des indépendances africaines, est considéré comme l’un des plus grands romanciers africains. D’une écriture fine et subtile, d’un humour plaisant, d’une maîtrise parfaite de la description et de la sagesse africaine ; Ferdinand Oyono a tout pour plaire. Mais après la sortie de son troisième roman en 1960, il ne publiera plus jusqu’à sa mort en 2010. Malgré sa brève carrière littéraire, le « vieux nègre » a glané de multiples « médailles », aussi bien en littérature que durant son parcours de diplomate, haut fonctionnaire et homme politique. 

Une formation élitiste

Le Cameroun est encore sous la domination coloniale lorsque naît Ferdinand Léopold Oyono, le 14 septembre 1929, dans le sud du pays. Son père, Jean Oyono Etoa, titulaire d’un Certificat d’Études primaires et élémentaires (CEPE), est considéré comme un intellectuel à cette époque. Ce qui lui garantit un statut privilégié de fonctionnaire dans l’administration française. Après avoir travaillé à Ebolowa (l’actuelle capitale de la région du Sud), Sieur Oyono Etoa est nommé interprète au cabinet du gouverneur à Yaoundé. Ses fonctions dans différentes villes lui confèrent beaucoup de privilèges et il ne s’empêche pas d’épouser plusieurs femmes.

Au détriment de ses nouvelles conquêtes, Jean Oyono Etoa délaisse un peu la mère de Ferdinand Oyono. C’est donc aux côtés de sa génitrice, couturière, que le jeune Ferdinand passe son enfance à Ebolowa. Il a une proximité certaine avec l’église catholique Sainte Anne située pas loin de son lieu d’habitation, ainsi qu’avec les prêtres qui y officient. L’un d’eux, l’abbé Pierre Ngote, apprécie d’ailleurs son intelligence et le dynamisme qu’il déploie au sein de la paroisse. Il pense donc à l’envoyer au Séminaire, mais cela ne sera pas possible parce que son géniteur est polygame, c’est une enfreinte aux principes de l’Église catholique.  

Le jeune homme entreprend de nombreuses activités sociales qui l’empêchent de se concentrer totalement sur ses études. Mais sa génitrice, très autoritaire, veille au grain. Il passe son CEPE à Ebolowa et s’inscrit à l’École Primaire Supérieure de Yaoundé, qui était le seul établissement public d’enseignement secondaire du Cameroun à cette époque. En optant pour la section administrative, à côté des quatre autres sections, Ferdinand Oyono prend le même chemin que plusieurs hauts fonctionnaires qui dirigeront le pays dès son autonomie. Après quelques réformes, cette d’école d’élite commence à transférer certains élèves au lycée de Nkongsamba qui vient d’ouvrir ses portes dans la partie ouest du Cameroun. C’est pourquoi Ferdinand Oyono fera partie de sa deuxième promotion.  

En 1949, il échoue à l’examen du Brevet élémentaire (devenu BEPC). Son père, courroucé, décide de l’envoyer continuer ses études en France, à ses propres frais. Arrivé en France en 1950, il s’inscrit dans un lycée de Provins. Malgré quelques difficultés liées à sa situation d’immigré et son statut d’étudiant de race noire, il obtient son Baccalauréat moderne de Philosophie en 1954 et intègre ensuite la Faculté de Droit et Sciences économiques de Paris-Sorbonne. Il y décroche une licence en droit en 1957, ce qui lui permet d’accéder à l’École Nationale d’Administration de Paris (ENA) pour la section diplomatie. En septembre 1959, pendant que tout s’accélère pour l’officialisation de l’indépendance du Cameroun, le premier ministre, Ahmadou Ahidjo, le choisit avec deux autres compatriotes pour effectuer un stage de formation diplomatique au ministère français des Affaires étrangères. Après ce stage de plusieurs mois dont une partie se déroule à l’Ambassade de France en Italie, Ferdinand Oyono est prêt à travailler pour son pays d’origine et les nominations ne tardent pas à arriver. 

Sa fameuse trilogie romanesque

La trilogie romanesque de Ferdinand Oyono est constituée des romans : Une Vie de boy et Le Vieux nègre et la médaille, parus tous les deux en 1956, et Chemin d’Europe publié en 1960. Il écrit ces trois romans, tous publiés chez Julliard, durant ses années passées en France, où il se noue d’amitié avec un certain Alexandre Biyidi Awala — plus connu sous les pseudonymes Mongo Béti et Eza Boto — avec qui il partage la même passion, celle de l’écriture. Ce dernier se trouve également en France pour des études, mais des études supérieures de lettres à Aix-en-Provence. « Oyono habitait au Quartier latin, moi je n’habitais pas au Quartier latin, j’habitais dans un quartier beaucoup plus éloigné. Mais on se voyait souvent, on buvait beaucoup ensemble, on allait au cinéma », affirmait l’auteur de Mission terminée. Mais cette amitié connaîtra une fissure des années après, à cause de leurs divergences politiques.

En effet, ces romans commencent à se construire au Cameroun, puisqu’ils se nourrissent du contexte dans lequel naît et grandit l’auteur. Ils sont une représentation caricaturale de l’oppression coloniale puis une prise de conscience impliquant un sentiment anticolonialiste. Jeune, Ferdinand Oyono est présenté comme railleur et taquin. On retrouve justement ce trait de sa personnalité dans tous ces romans empreints d’humour et d’ironie.   

Le premier, Une Vie de boy, est l’histoire de Toundi, un jeune homme devenu le boy d’un missionnaire catholique par un concours de circonstances. Après la mort du missionnaire chez qui il apprend à lire et à écrire, il devient le boy du Commandant de la colonie. Ses nouvelles fonctions lui offrent des avantages qui le rendent heureux. Mais tout bascule dès l’arrivée de la femme de son patron dont il ne s’empêche pas de tomber amoureux. Un amour impossible, non seulement parce que c’est la femme de son patron, mais aussi parce qu’elle est de race blanche. En l’absence du Commandant, Toundi devient l’intermédiaire d’une liaison amoureuse entre sa patronne et le régisseur de prison de la localité. Ce que son maître découvrira plus tard, après tout le monde. Toundi est alors injustement accusé d’être complice d’un vol et va en prison. Une bonne nouvelle pour le couple pour qui le jeune homme était devenu encombrant à cause de sa maîtrise de tous leurs secrets de couple, même les plus intimes. Après d’incessantes maltraitances en prison, il tombe malade. Il est envoyé à l’hôpital, où il réussit à s’enfuir pour un pays voisin qu’il ne rejoindra finalement pas, parce qu’il mourra en chemin. 

Le Vieux nègre et la médaille quant à lui est d’une certaine manière un prolongement du premier roman. Il relate l’histoire aussi comique que pathétique de Meka, un vieux nègre à qui les Français décident de donner une médaille pour ses nombreux services rendus à leur nation. Ancien combattant dans l’armée française, ce vieil homme dont les deux fils ont perdu la vie dans les rangs de cette armée française est un homme qui décide de se soumettre à la culture occidentale. Il est considéré comme un bon chrétien. Il se rend à l’église chaque dimanche et donne des terres aux prêtres de la mission catholique de son village. Il est donc « l’ami » des Blancs, ce qui lui vaut un certain respect de la part de ses frères villageois. Mais la remise de la médaille tourne à l’humiliation le 14 juillet. Meka prend conscience du mépris dont il fait l’objet, de l’hypocrisie, de ceux qu’il pense être ses amis et comprend que son obséquiosité ne suffit pas pour mériter leur respect et leur reconnaissance.  

Son dernier roman, Chemin d’Europe, est le moins connu des trois. L’action se déroule dans un Cameroun colonial comme dans les deux premiers. Dans ce texte, Aki Barnabas, le protagoniste, est obnubilé par l’idée de rejoindre la France. Son père, jardinier dans un séminaire de l’Église catholique, l’y amène. Mais le jeune camerounais, après quelques années, est renvoyé à cause des pratiques homosexuelles dont il est accusé. Dès lors, soucieux de réaliser son rêve, il s’accroche à tous ses employeurs blancs, dans l’espoir de leur plaire et qu’ils lui ouvrent une porte qui le mène à sa destination tant rêvée. Bien qu’étant très instruit, aucun de ses maîtres ne l’aide à atteindre son objectif. Et c’est finalement après avoir rejoint une église de réveil qu’il réussira enfin à voyager au bout de nombreuses compromissions.   

Ranger sa plume pour servir son pays

Dès 1960, Ferdinand Oyono décide de ranger sa plume. Il ne publiera plus de livres. Après ses études en France, il rentre au Cameroun et consacre son temps à ses différentes fonctions diplomatique et politique. Son retour coïncide avec l’indépendance de son pays d’origine. Aussitôt, il est nommé Ambassadeur du Cameroun à Paris. Juste après, il devient le premier délégué permanent du Cameroun aux Nations Unies. En 1962, il est ministre plénipotentiaire chargé des Affaires de la République du Cameroun auprès de la CEE (Communauté économique européenne) à Bruxelles. 

Puis, Ferdinand Léopold Oyono est nommé Ambassadeur du Cameroun au Liberia (de 1963 à 1965), ensuite Ambassadeur du Cameroun dans les pays du Benelux (Belgique, Pays-Bas et Luxembourg) ainsi qu’auprès de la CEE pendant 3 années. De 1968 jusqu’en 1974, l’auteur de Chemin d’Europe occupe à nouveau le poste d’Ambassadeur du Cameroun en France, en couvrant parallèlement l’Espagne, l’Italie, le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Entre 1974 et 1982, il est représentant permanent du Cameroun à New York. Il est envoyé à Alger pour être Ambassadeur du Cameroun en Algérie, pendant deux ans, tout en notant l’arrivée au pouvoir du nouveau Chef d’État camerounais en 1982. Et juste après, il devient Ambassadeur du Cameroun en Grande-Bretagne et dans les pays scandinaves (1984–1985).

Après cette longue carrière diplomatique, il est de retour au Cameroun où il est immédiatement nommé Secrétaire Général de la Présidence de la République du Cameroun de 1985 à 1987. Il quitte ce poste pour devenir ministre chargé de l’urbanisme et de l’habitat, de 1987 à 1990. Après deux ans d’absence, il revient en novembre 1992 comme ministre des Relations extérieures jusqu’en 1997. Et pendant dix ans, Ferdinand Oyono occupe les fonctions de ministre d’État chargé de la Culture. Enfin, de 2009 jusqu’à sa mort, le 10 juin 2010, il est Ambassadeur itinérant à la Présidence de la République du Cameroun.

Ferdinand Léopold Oyono aura donc marqué son temps. Toutes ces fonctions non exhaustives sont à l’image de l’illustre homme qu’il a été. Sa trilogie romanesque reste incontournable dans le champ littéraire africain. Ses romans, surtout les deux premiers, font partie des classiques de la littérature africaine. Son écriture a inspiré de nombreux écrivains et reste autant appréciée. Avec de nombreuses rééditions et traductions, son œuvre est toujours disponible. Ainsi, Ferdinand Léopold Oyono demeure éternel. 

Boris Noah

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