Fabrice Nguena : Quand la honte devient une force
La honte est un sentiment que l’on éprouve parfois sans parvenir à le dire. Et souvent, nous avons honte d’avoir honte.
Le dictionnaire de l’Académie française la définit notamment par métonymie comme une « personne qui est cause de déshonneur » ou encore comme une « chose honteuse ». On dira : « Ce garçon est une honte pour les siens », « Quel comportement honteux ! », « Quelle honte ! ». La honte apparaît ainsi comme une marque de déshonneur, une atteinte à l’image de soi.
Mais comment ce qui humilie peut-il devenir le point de départ d’une reconquête de la dignité ?
La question semble presque relever de l’oxymore. Pourtant, honte et dignité sont deux réalités profondément humaines. Selon le même dictionnaire, la dignité désigne cette « valeur éminente » qui commande le respect, celle qui est inhérente à toute personne humaine.
C’est précisément le pari que prend Fabrice Nguena dans son livre De la honte à la dignité. En racontant son parcours, il montre que l’une peut conduire à l’autre. Son récit m’a rappelé l’épisode évangélique de la femme adultère : là où Jésus restaure publiquement la dignité d’une femme humiliée par la communauté, Fabrice Nguena entreprend quant à lui un long travail de réhabilitation personnelle.
J’ai commencé à lire le livre dans l’autobus. Comme beaucoup de lectrices passionnées, je profite souvent des trajets pour avancer de quelques pages. Très vite, une chose m’a saisie : l’histoire de la naissance de l’auteur.
C’est une histoire difficile.
Ayant travaillé en relation d’aide, je connais les conséquences de l’abandon sur les enfants. Je sais aussi comment certaines circonstances peuvent conduire à l’intervention de services de protection de l’enfance. Dans le cas de Fabrice Nguena, des proches ayant connu sa mère l’accueillent. Son père, lui, est absent.
Cette absence aurait déjà constitué à elle seule une histoire. Pourtant, ma curiosité a été plus forte. Je voulais comprendre comment cet enfant allait grandir, retrouver sa mère et surtout construire sa propre identité.
Car Fabrice est aussi un enfant de la famille, de ces familles élargies que l’on retrouve dans de nombreuses sociétés, où l’on accueille parfois des enfants par amour, par solidarité ou par devoir.
Mais parmi ces enfants circulent aussi des mots.
Des mots qui blessent.
Fabrice a dix ans lorsqu’un cousin, au cours d’une dispute, lui lance :
« Tu es un enfant bâtard. Tu ne connais même pas ton père. Père inconnu, va ! »
Un enfant oublie beaucoup de choses. Il oublie certains devoirs d’école, certaines réprimandes ou certaines journées sans importance.
Mais il n’oublie pas toujours les mots qui lui expliquent qu’il est différent.
Certains mots s’incrustent. Ils prennent place dans la mémoire. Ils deviennent une voix intérieure.
Et parfois, toute une vie est nécessaire pour leur répondre.
C’est précisément cette vie que raconte De la honte à la dignité. Derrière l’histoire d’un enfant initié malgré lui à la honte se dessine progressivement celle d’un homme qui choisira de transformer cette blessure en parole, cette parole en force et cette force en engagement.
Le premier geste de Fabrice Nguena est un geste de langage.
Le titre de son avant-propos, Le courage de dire ce qu’on tait, résume à lui seul le projet de l’ouvrage.
Dire.
Nommer.
Raconter.
Tout commence là.

Nguena explique que l’idée du livre remonte aux années 2000, alors que lui et plusieurs amis ressentent le besoin de partager leurs expériences singulières. Pourtant, il attend encore. Il faut du temps avant qu’une douleur devienne un récit. Il faut du temps avant de parvenir à regarder son passé sans être replongé dans sa souffrance.
Il faut surtout comprendre qu’il n’y a aucune honte à raconter ce dont on a eu honte.
Pour accompagner cette réflexion, Nguena évoque son admiration pour James Baldwin. Le choix est particulièrement éclairant. Chez Baldwin, le récit de soi n’est jamais narcissique : il est politique. Il ne s’agit pas seulement de raconter son histoire, mais de comprendre ce qu’elle révèle du monde.
C’est exactement ce qui se passe ici.
En racontant son enfance, son homosexualité, ses déplacements, ses amours, ses doutes et ses engagements, Nguena raconte également les mécanismes sociaux qui fabriquent parfois la honte.
Le récit débute le 9 avril 1968.
Ce jour-là ont lieu les funérailles de Martin Luther King, tandis que Fabrice Nguena vient au monde.
La coïncidence est frappante.
D’un côté, disparaît une figure mondiale de la lutte pour la dignité humaine ; de l’autre, naît un enfant qui devra lui-même entreprendre une longue quête de reconnaissance.
Mais l’enfance de Nguena commence dans la fragilité : un père absent, une mère éloignée, l’impression d’un abandon que l’enfant ne comprend pas encore.
Heureusement, il rencontre aussi l’amour. Deux femmes jouent un rôle déterminant dans sa vie et lui montrent qu’il est possible d’appartenir à une famille autrement que par les liens du sang.
Plus tard, lorsqu’il retourne dans son pays natal, il découvre néanmoins une autre réalité : les regards qui jugent.
Non seulement il est considéré comme un « bâtard », mais il est également bègue.
Très tôt, il comprend que les autres peuvent utiliser son histoire contre lui.
Frantz Fanon n’est jamais loin de cette expérience. Dans Peau noire, masques blancs, il montre comment le regard de l’autre peut finir par être intériorisé.
Le regard extérieur dit :
« Tu es un bâtard. »
Puis vient le doute :
« Et si c’était vrai ? »
La honte commence alors son travail.
Le bégaiement constitue une autre épreuve.
Dans plusieurs sociétés, l’enfant qui bégaie devient facilement une cible. On attend ses mots avec impatience, parfois même avec moquerie. Ironiquement, la parole qui deviendra plus tard l’une des forces de Nguena est d’abord un lieu de vulnérabilité.
À cela s’ajoutent les interrogations sur sa masculinité et, plus tard, sur son orientation sexuelle.
Le livre raconte avec simplicité ce que la philosophie et les sciences sociales n’ont cessé d’interroger : comment une société fabrique-t-elle la différence ?
Être différent ne suffit souvent pas. Encore faut-il que cette différence soit jugée acceptable.
Or, certains écarts sont immédiatement transformés en défauts.
Ne pas connaître son père n’est pourtant pas une honte.
Aimer un homme quand on est un homme n’est pas une honte.
Mais les regards, les insultes et les catégories sociales transforment parfois ces réalités en culpabilité.
La réflexion d’Audre Lorde éclaire bien cette dimension du récit. L’écrivaine et militante a montré comment certaines identités deviennent des lieux de silence lorsqu’une société apprend aux individus qu’elles sont honteuses.
Nguena effectue le mouvement inverse.
Il reprend possession des mots.
Il cesse progressivement de les subir.
Et finit par les offrir au monde.
Cette reconquête passe aussi par un travail intérieur.
Le bouddhisme lui offre des ressources pour ne plus se définir à travers le regard des autres. Peu à peu, il refuse le rôle que certains voudraient lui assigner.
Il dialogue avec sa famille.
Il confronte certaines blessures.
Il découvre que la vérité ne détruit pas nécessairement les liens : elle peut aussi les transformer.
L’un des mérites du livre est de ne jamais réduire l’Afrique à une caricature. On y trouve le rejet, certes, mais aussi la protection. La peur, mais aussi la compréhension. Le silence, mais aussi l’écoute.
Nguena ne condamne pas un continent.
Il raconte une expérience.
L’arrivée à Montréal ouvre un nouveau chapitre.
Celui de l’engagement.
Nguena y découvre une famille élargie de penseurs, d’intellectuels et de militants qui ont tous placé la dignité humaine au cœur de leur combat : Martin Luther King, Malcolm X, James Baldwin, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Ruben Um Nyobè, Ernest Ouandié, Steve Biko ou encore Frantz Fanon.
À travers eux, il inscrit sa propre trajectoire dans une généalogie de la résistance.
De la honte à la dignité est bien davantage qu’une autobiographie.
C’est le récit d’une reconstruction. Le témoignage d’un homme qui refuse de laisser les autres définir sa valeur. Une réflexion sur les blessures que les mots peuvent infliger, mais aussi sur leur pouvoir de guérison.
Fabrice Nguena nous rappelle qu’aucune identité n’est condamnée à demeurer enfermée dans la honte.
La dignité ne consiste pas à n’avoir jamais été blessé.
Elle consiste à choisir ce que l’on fera de ses blessures.
Je remercie Fabrice Nguena pour ce service de presse. Si je me suis attardée sur certains aspects de son parcours, c’est parce qu’ils m’ont profondément touchée. Il reste cependant tout un livre à découvrir, et je vous encourage vivement à aller à la rencontre de cette œuvre sensible, courageuse et profondément humaine.
Nathasha Pemba
