Gaëtan Brulotte : Voler près du soleil comme Icare sans se brûler les ailes !

Le trauma de la guerre, l’élévation sociale…

Gaëtan Brulotte naît à Lévis, à une époque où le monde sort peu à peu de la Seconde Guerre Mondiale, et le Canada n’est pas moins épargné de ses conséquences psychosociales. Dans cette ville située dans la région de la Chaudière-Appalaches, au Québec, Gaëtan Brulotte est très tôt marqué par des images terrifiantes de la guerre qui emplissent sa jeune mémoire. Des images – répandues par un nouveau moyen de communication, la télévision [qui ne vont plus le quitter, puisqu’il en parlera plus d’une fois, des années après : « Et les souvenirs les plus mémorables, voire traumatisants, que j’ai de la fin des années 1940 et du début des années 1950 sont surtout liés aux reportages sur la guerre largement diffusés sur le nouveau média émergent qu’est la télévision au Québec. »[1]

Il était difficile pour le gamin qu’il était de voir des reportages sur la destruction de plusieurs villes, des massacres dans des champs de bataille, des bombardements et des armes crépitant sans cesse, des morts qui gisaient partout comme du bétail. La violence étreignait le monde. La peur se propageait sans intermittence. « C’était une histoire d’horreur et une image d’une violence incroyable dans l’esprit d’un enfant. J’ai fait des cauchemars. Je ne comprenais pas ces efforts acharnés pour déshumaniser, tuer et détruire, alors que je ne rêvais que de construire et de m’épanouir dans un environnement familial aimant et sûr », poursuit-il.

Son père, Jacques Brulotte, promoteur de catch, était enrôlé dans l’armée pendant cette guerre. Bien que faisant partie d’une équipe de soutien travaillant à remonter le moral aux soldats, il vivait cette violence de près. En 1944, il se marie à Marguerite Bargoné, de descendance italienne. Et Gaëtan Brulotte, le premier enfant de ce mariage, arrive au monde le 8 avril 1945. Malgré la psychose d’après-guerre et de la pauvreté dans laquelle baignait sa famille, Gaëtan Brulotte nous confie avoir passé une enfance assez heureuse.

Après un malheureux incendie ayant ravagé leur premier logement à Lauzon, la famille Brulotte déménage à Bienville, où Gaëtan connaît une préadolescence proche de la nature, avec de longues balades en forêt dont il se réjouissait. C’est par la suite qu’il rejoint la ville de Québec pour ses études secondaires, notamment au Collège Jean-de-Brébeuf. Après son baccalauréat, il intègre l’École Normale Laval puis entame des études en Lettres et en Esthétique à l’Université Laval où il obtient une maîtrise en 1972, en travaillant sur l’œuvre de Michel de Ghelderode, écrivain belge.

Parallèlement, à partir de 1970 précisément, il enseigne au CÉGEP de Trois-Rivières jusqu’à son départ pour la France, pour ses études doctorales. Ces études doctorales sont rendues possibles grâce à des bourses d’excellence du Québec, du Canada et de la France. Entre 1974 et 1978, Gaëtan Brulotte poursuit donc son doctorat à Paris, à l’École des Hautes Études en Sciences sociales, avec pour directeur de thèse Roland Barthes. Et sa thèse portant sur les « Aspects du texte érotique » sera soutenue devant un jury présidé par Julia Kristeva. De retour au Canada avec son diplôme, il n’obtiendra pas un poste dans une université québécoise comme souhaité. C’est ainsi que les États-Unis l’accueilleront et il bénéficiera d’un poste titularisé à l’University of South Florida [en Floride]. Ce qui marque le début de sa carrière universitaire aux USA.

L’Emprise : entame d’un triomphe qui a tant duré

Nous sommes en 1979 lorsque Gaëtan Brulotte publie son premier livre aux Éditions de l’Homme, à Montréal. Ce premier livre intitulé L’Emprise, qui est en fait son seul et unique roman publié jusqu’ici, raconte « l’emprise d’un être sur un autre, exercée à la façon d’un reflet qui fascine. Il dépeint tout autant le cheminement de l’écrivain soumis à l’écriture que celui de personnages qui nous entraînent de l’autre côté du miroir. » [4e éd. Bibliothèque québécoise, 2007]

L’Emprise connaît très vite une large reconnaissance littéraire et médiatique. Ce succès est inattendu, voire surprenant pour l’écrivain lui-même, mais aussi pour le public littéraire canadien, notamment, qui découvre une nouvelle plume, un nouveau nom auquel il fallait désormais s’habituer. Gaëtan Brulotte fait la Une des médias et des événements littéraires, la critique parle abondamment de lui et de son œuvre, son roman se discute dans les librairies.

« J’étais très surpris, dit-il. Je ne m’y attendais pas pour mon premier livre. On m’a demandé de donner un grand nombre d’interviews à la télévision, à la radio et dans la presse écrite. J’étais accompagné d’un attaché de presse et j’ai été la vedette du Salon international du livre de Québec en 1979. Il y avait des affiches géantes de ma photo du sol au plafond dans une vaste salle d’exposition ; et j’ai été envoyé au Salon du livre de Nice un mois plus tard pour représenter le Canada. Je ne pouvais pas y croire ! »[2]

Bien plus, la même année, le romanest consacré par le Prix Robert-Cliche, et est finaliste du Prix France-Canada et du Prix France-Québec. Plusieurs fois réédité, il est également traduit en plusieurs langues et fait l’objet de nombreuses adaptations audiovisuelles par la suite. Mais il se produira une mésentente qui empêchera le roman de connaître la même attraction au-delà des frontières canadiennes. L’éditeur québécois et Robert Laffont, à Paris, ne s’accorderont pas sur les conditions de la coédition qui était envisagée, chacun voulant l’exclusivité. Une coédition qui portait pourtant la promesse de fruits plus succulents. Hélas !

La curiosité de cette percée est d’autant plus grande que M. Brulotte est un intellectuel d’une grande culture. Il est d’une pertinence avérée dans ses prises de parole publiques. Si certains le découvrent en tant qu’écrivain, d’autres le connaissent déjà dans l’espace universitaire. La pression est énorme pour le jeune romancier, les feux de la rampe sont plus éblouissants qu’il ne l’aurait pensé. Mais il faut rester flegmatique et refléter l’image d’un écrivain sérieux qui mérite le succès dont il fait l’objet.

Le Surveillant et les autres

Après l’euphorie autour de la publication de son premier roman, Gaëtan Brulotte est presque attendu de tous. D’aucuns se méfient de son premier succès et l’estime précoce pour un néo-romancier, d’autres, déjà séduits par son écriture, en veulent encore pour se convaincre qu’il est désormais l’un des écrivains les plus importants de sa génération. Et trois ans plus tard, en 1982, Brulotte met fin au suspense en publiant son second livre aux Éditions Quinze, un recueil de nouvelles intitulé Le Surveillant.

La parution de ce recueil de nouvelles vient consolider la notoriété que Brulotte s’est faite à travers son premier livre, et même plus. Elle confirme que le succès autour de L’Emprise n’était pas un simple hasard, puisque selon l’auteur, c’est ce livre, plus que les autres, qui a reçu la plus vaste couverture critique. Et pour les récompenses, Le Surveillant est couronné meilleur recueil de nouvelles au Québec, au Prix Adrienne-Choquette et est finaliste au Prix du Gouverneur général du Canada en 1982. Il reçoit également le Prix France-Québec en France en 1983. À côté des adaptations audiovisuelles, plusieurs nouvelles du recueil feront partie des anthologies en français et en langues étrangères. Il enregistre des ventes très élevées et connaît plusieurs rééditions [dont 4e éd, Bibliothèque québécoise, 2013].

Sans ambages, malgré quelques réticences de certains qui veulent imputer son triomphe littéraire à sa renommée universitaire, Gaëtan Brulotte s’impose comme l’un des meilleurs de son temps. Gilles Marcotte, écrivain, critique littéraire et journaliste québécois, dira à propos de ce livre : « je n’avais pas lu l’Emprise. J’ai donc le plaisir, un peu tardif, de saluer aujourd’hui un écrivain, un vrai, qui sait écrire et qui sait raconter, qui se promène avec une aisance remarquable dans toutes les espèces d’absurde qui composent notre monde. […] On rit parfois en lisant Gaétan Brulotte. Ce n’est jamais d’un rire franc. Car les situations, même les plus fantaisistes, dans lesquelles il plonge ses personnages, ressemblent par trop de traits à celles que nous vivons tous les jours pour que nous n’en éprouvions pas quelque malaise. »[3]

Mais Gaëtan Brulotte n’arrête pas de faire parler de lui. Malgré ses occupations professionnelles aux États-Unis, il continue d’écrire. Plongé dans le monde anglophone, il ne veut écrire qu’en français et s’arrange pour publier surtout au Québec, où se trouvent ses premiers lecteurs. C’est ainsi qu’il publie son deuxième recueil de nouvelles : Ce qui nous tient [Éditions Leméac, 1988]. Ce livre reçoit le Prix littéraire de la ville Trois-Rivières en 1989 et est finaliste à la Bourse Goncourt de la nouvelle en France, la même année.

Après, arrivent successivement trois essais également salués par le monde scientifique : L’Univers de Jean Paul Lemieux [préface d’Anne Hébert, Éditions Fides, 1996 ; rééd. PUL, 2015] ; Œuvres de chair. Figures du discours érotique [Presses de l’Université Laval, 1998 ; rééd. Poche, PUL, 2021], Finaliste du Prix Victor-Barbeau de l’Académie des Lettres du Québec] ; Les Cahiers de Limentinus. Lectures fin de siècle (XYZ éditeur, 1998). De retour en fiction, il publie les recueils de nouvelles : Epreuves (1999) ; La Vie de biais (2002 ; rééd. Bibliothèque québécoise, 2008) et La Contagion du réel (2014), Coup de cœur Librairie du Québec à Paris, 2014, Choix des Libraires, Montréal, 2014, Prix de littérature Gérald-Godin 2015. Sans oublier sa pièce théâtrale, Le Client (2001), qui a également reçu quelques distinctions (dont Premier Prix d’œuvres dramatiques de Radio-Canada, Lauréate des Journées d’Auteurs de Lyon en France, Aide à la Création dramatique à Paris et création au Festival d’Avignon), Gaëtan Brulotte commet d’autres essais comme La Chambre des lucidités (2003) ; Encyclopedia of Erotic Literature (co-dirigé avec John Phillips, 2006) ; La Nouvelle québécoise (2010) et tout récemment, son carnet d’écrivain Nulle part qu’en haut désir (2021).

 

L’influence de Roland Barthes

Roland Barthes a en grande partie influencé Gaëtan Brulotte, sur sa perception de la littérature. Cela est visible au regard de tout le travail critique que Brulotte a pu proposer à travers ses nombreux articles ainsi que ses essais, et d’ailleurs, il ne le cache pas : « Barthes a eu une influence sur mon travail critique, comme il l’a eue sur plusieurs générations. Il a laissé une empreinte sur la théorie littéraire d’aujourd’hui. Mais comme j’ai eu la chance de travailler à Paris avec lui pendant trois ans juste avant sa mort accidentelle, son influence a pris un caractère plus personnel pour moi que pour les autres, évidemment. »[4]

En effet, la recherche d’un renouvellement du beau est constante dans l’écriture de Gaëtan Brulotte. Ses œuvres mettent en avant la beauté de la langue et s’appuient sur l’humour et l’ironie pour mieux explorer l’engagement citoyen qu’il n’imagine pas détacher de la littérature. Selon lui, la littérature devrait porter haut les problèmes d’une société au-delà du caractère ludique qu’une écriture peut présenter, quel que soit son degré. C’est sur ce dernier aspect que se noue sa distance avec Barthes qui n’a eu de cesse de prôner « la mort de l’auteur », un détachement fondamental et rigoureux du texte d’avec la subjectivité de son auteur. L’auteur étant une entité sociale, avec une expérience personnelle et collective, il est excessif, pense Brulotte, de le « tuer » symboliquement ou de le dissocier totalement de son texte.  

Toutefois, l’influence que Barthes a eue sur Brulotte se perçoit sur l’appropriation que l’écrivain canadien fait de la pensée structuraliste. Bien que n’étant pas le seul, Barthes a fortement contribué à ce que Brulotte soit autant sensible à la forme et aux structures narratives, pas seulement pour le « plaisir du texte ». Mais davantage pour la volonté de susciter une réflexion ancrée dans nos dogmes et nos réalités sociales qui sont perpétuellement appelés à se renouveler. Pour cela, « les écrivains ne sont ni des démolisseurs ni des anarchistes, mais des dialecticiens, qui même s’ils sont souvent problématiques pour la société, savent composer avec le donné, avec leur époque et avec la tradition, et renouveler les perceptions en ouvrant de nouveaux horizons de sensibilité et réflexion, ne serait-ce qu’en montrant la relativité des choses »[5], pense-t-il.

Le lien entre Roland Barthes et Gaëtan Brulotte est par ailleurs marqué par le choix de leurs sujets respectifs. Barthes a notamment travaillé sur le « discours amoureux » et Brulotte sur le « discours érotique » ; deux sujets assez proches. Plutôt que de parler « d’influence » à ce niveau, il serait plus adéquat de parler de « convergence » ou peut-être de « coïncidence ». Tout simplement parce que, de manière chronologique, la publication des Fragments d’un discours amoureux de Barthes arrive en 1977, pendant que Brulotte travaille déjà sur sa thèse portant sur le « discours érotique » depuis 1974. Décidément, Barthes et Brulotte, que le destin a brutalement séparé en 1980, ont été et demeurent proches sur plusieurs niveaux.

Tout compte fait, Gaëtan Brulotte peut être fier de sa riche carrière littéraire et universitaire. À côté de ses nombreuses publications, il a enseigné la littérature dans plusieurs universités au Canada, en France et surtout aux États-Unis, avec à la clé de nombreuses distinctions. Il a entre autres reçu en 2005 le titre de « Distinguished University Professor » d’Études françaises de l’University of South Florida et occupe depuis 2016 la Chaire de Sciences humaines (Eminent Scholar Endowed Chair in the Humanities) à l’Université de Louisiane à Lafayette. Aujourd’hui, Gaëtan Brulotte continue de lire, d’écrire, d’enseigner et de prendre part aux multiples conférences pour lesquelles il est sollicité à travers le monde. Toute une vie dans les Lettres !


Boris Noah

[1] Gaëtan Brulotte dans un entretien avec Michael Washburn, publié en février 2020 dans le magazine Big Other. https://bigother.com/2020/02/17/interview-with-gaetan-brulotte/

[2] Idem.

[3] Gilles Marcotte, L’Actualité, avril 1983.

[4] Entretien avec Michael Washburn.

[5] Idem.

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