La mémoire des Cathédrales de Caroline Guindon

Analyse littéraire

Nos rédacteurs chevronnés décortiquent, décomposent, passent les ouvrages littéraires francophones au peigne fin pour observer le sens, la structure et la portée d’une parution récente ou vous font redécouvrir un grand classique. 


Honneur à Caroline Guindon, La mémoire des cathédrales, Québec, Lévesque éditeur, 2019.

Ainsi vont le temps et la mémoire.

Caroline Guindon est une écrivaine québécoise vivant à Chicago depuis plus de vingt ans. Mémoires des cathédrales est sa première œuvre de fiction. 

Les dix-neuf nouvelles de ce recueil s’intéressent aux relations humaines. L’auteure y dépeint des portraits d’espoirs, des tranches de vie oblitérées ou ressuscitées par diverses situations. Elle questionne l’humanité dans son expression la plus simple : le quotidien de la vie. Située dans le décor diversifié nord-américain à partir d’univers épars dont le plus récurrent semble être le milieu de l’éducation et de l’art, chaque nouvelle évolue entre l’engagement, l’art, l’amour, le souvenir et l’espoir. Caroline Guindon écrit une prose avec des agencements poétiques, par instants, qui ont la particularité de dévoiler l’humanité en chacun des personnages. 

Ce beau recueil de nouvelles dans la lignée des grands nouvellistes comme Richard Bausch, Ron Rash ou encore Alice Munro, le prix Nobel de la littérature 2013. 

L’écriture de Caroline Guindon est forte et efficace. Ses choix narratifs placent le lecteur dans la peau d’un des personnages, au cœur d’un vocabulaire et d’expressions colorées à la clé. 

Les histoires en elles-mêmes n’ont rien de sensationnel, mais elles sont singulières et retrouvent le lecteur dans un pan de sa vie. L’écriture n’est pas à la quête d’effets, mais le style « Caroline Guindon », très ancré, suscite de l’intérêt pour ses personnages et amène à découvrir une dimension de leur destinée qui peut être aussi, d’une certaine manière, la nôtre. 

Dix-neuf nouvelles c’est beaucoup. Je me limiterai donc à trois d’entre elles, car je les considère comme le socle de la trame essentielle de l’ouvrage. 

Dans la première nouvelle, celle qui donne son nom au recueil, l’auteure porte son attention sur les moments de la vie, et ces moments se déroulent dans un amphithéâtre. Le professeur est anonyme et son assistante porte un nom : Ali Beth. On pourra dire : la parfaite assistance (pensez à la parfaite secrétaire!), celle qui connaît par cœur les gestes, les notes du maître, celle qui anticipe. 

Derrière un érudit se cache une érudite…

Cette nouvelle met à nue la réalité qui se cache derrière l’image d’un homme public respectable. L’auteur utilise des mots assez forts pour le signifier :

Un penseur honnête et honorable, au moment d’ouvrir publiquement son cœur et son esprit, pouvait néanmoins s’accorder l’agrément d’une mise en scène soignée.

Caroline Guindon porte son attention sur les moments de la vie où l’on peut essayer de travailler son apparence et décider de ce que l’on peut présenter au monde en essayant de ne commettre aucune erreur. Le professeur par habitude a appris à incarner une certaine perfection.

Le professeur avait appris au fil des semestres à moduler le rythme de ses allées et venues dans le grand amphithéâtre. Le mouvement de sa tête agile, les inflexions de sa voix, la prégnance de ses silences. Le déroulement des leçons s’était ainsi peu à peu figé dans une chorégraphie mémorable s’ouvrant toujours de la même façon.

Puis il y a l’assistante, devenue aussi fidèle à elle-même que le professeur. Elle est rattrapée un jour par sa vie privée : elle tombe enceinte et fait une crise qui la contraint à s’absenter momentanément des cours du professeur. Une absence qui conduit le prof à donner ou à re-donner le meilleur de lui-même puisque rien n’est prévu et rien n’est dicté par l’assistante. Bref il sort de sa zone de confort même dans sa manière de dispenser son cours. Pourtant cette grossesse de son assistante le ramène à son histoire personnelle. 

Une nouvelle que je vous laisse découvrir. C’est une belle nouvelle, bien menée avec une chute parfaite. Si elle nous apprend que ce que nous donnons est souvent meilleur et qu’il faut savoir le valoriser, elle nous enseigne aussi à prendre parfois des risques pour sortir de notre zone de confort. 

Les yeux de Sonia est la deuxième nouvelle qui a retenu mon attention. L’auteure revient sur les habitudes qui deviennent des natures, des personnes qui, en dehors du travail, non pas de vie, qui deviennent froid comme des monstres ou qui perdent un certain sens de l’autre. Le cas de Madame Pilotti qui a tout misé sur le paraître au détriment de l’être : femme chrétienne, rigoureuse et fermée comme un vase hermétique. Puis, il y a le professeur Coleman dont la citation la plus favorable est “ On ne comprend vraiment nos propres idées que quand on a dû s’en faire les défenseurs”. Citation mémorisée par tous ses élèves et devenue en quelque sorte un totem. 

Puis finalement Sonia, futée en mathématiques et sélective dans ses relations. Elle ne fréquente pas n’importe qui. Il faut être un peu futée aussi, dans une discipline quelconque, pour être son ami. Elle a des yeux assez particuliers. De beaux yeux qui font fondre le cœur de Gilbert, son meilleur ami. 

Puis il y a Gilbert, le narrateur. un personnage mystérieux. 

Cette nouvelle m’a semblé la plus impénétrable de toutes. Elle est très bien écrite, néanmoins, comme ses personnages, elle m’a paru mystérieuse. Finalement, je crois que je l’ai aimée parce qu’elle révèle une certaine dimension de l’écriture : le mystère. 

La fillette du Taos, troisième nouvelle, est une histoire d’amour. Cette nouvelle est celle qui m’a le plus impressionnée. C’est une histoire portée par cinq passions : passion pour l’humanité, passion amoureuse, passion pour la liberté, passion pour la fragilité, passion pour l’art. 

Un amour qui survit à la distance…

Évidemment, je suis tombée éperdument amoureuse (. ). Je suis tombée, j’ai sombré, consciente dès le départ qu’il aurait été vain d’essayer de m’accrocher à quoi que ce soit pour ralentir la chute, pour résister à cette force cosmique. Rien de semblable ne m’était jamais arrivé – ni ne m’arriva plus. Parler de ces temps-là m’était étrangement facile, aussi facile que de raconter un film ou de narrer la vie d’un personnage historique, car je suis devenue une autre : tout en moi s’est détraqué. Pendant des mois, j’ai eu du mal à discerner le froid du chaud, la faim de la soif, une minute d’une heure, d’une éternité. Certains jours, j’oubliais les prénoms de mes frères, les mots les plus usuels. Ma tête était de coton, mes mains continuellement moites, mes jambes incertaines. (. ) un big bang quotidien ou plutôt un trou noir.

La narratrice de cette nouvelle est une femme à l’âme paisible. Elle est intellectuelle. Ce qu’il y a de particulier chez elle c’est cette discrétion qui la caractérise et qui finit par devenir comme une forme de résistance. Résistance au mal et à tout ce qui divise. Résistance à la distance. Pourtant, en matière d’amour, elle se laisse aller, d’une certaine manière. Elle vit cet amour surtout à l’intérieur d’elle-même, ce qui lui permet d’y introduire la dimension de l’attente dans l’éloignement. Elle aime, tout simplement. L’autre s’en va. Elle attend. 

Une autre dimension qui me paraît essentielle à noter, c’est la relation qu’entretient Adeena avec l’art. C’est une relation qui repose sur un contentement bien précis : donner, dévoiler, exister. Artiste, elle existe vivante et à la fois inconnue au milieu d’une foule qui veut lui donner une certaine détermination sociale. Heureuse, discrète, comblée parce qu’elle est mue par l’amour que lui porte son amie; un amour qui la soulage et lui donne de l’inspiration; un amour sans calcul parce qu’il donne juste la possibilité d’être au monde et d’être qui on est. 

Dans la quasi-totalité des nouvelles, nous avons affaire à des personnages qui naviguent entre le ciel et la terre, à travers tout d’abord une forme d’inquiétude existentielle sur l’avenir, ensuite sur un désir d’avancer. Les personnages de Caroline Guindon sont des érudits, des intellectuels, des artistes, des aimants. Ils sont déterminés et savent ce qu’ils veulent. D’autres laissent les choses advenir. L’auteure conte des histoires de vie dans des contextes ciblés qui peuvent être la famille ou bien des milieux liés à l’éducation comme l’université ou le collège. La relation est celle qui se tisse, celle qui se tient et celle qui respecte les choix de l’autre même dans les moments de grande décision comme dans La fille du Taos. N’était cette mémoire, on en oublierait presque son humanité. 

Au travers de ce recueil de nouvelles, La mémoire des cathédrales, j’entre dans l’univers de Caroline Guindon et espère d’ici là, lire une autre œuvre d’elle. Dans ce livre, j’ai découvert la vie dans une certaine facette, l’amour, l’amitié, le respect, la vraie vie des érudits ou surdouées, mais aussi la solitude des intellectuels. Caroline Guindon est une intellectuelle dans le sens noble du terme. Elle essaie de montrer que dans la vie, il y a toujours un moment où nous revenons à nous-mêmes et où nous voulons juste être nous-mêmes…

Il y a une beauté relationnelle dans ces dix-neuf récits. Chaque histoire fait entendre sa petite musique lancinante, sa voix, son étreinte. J’ai aimé l’histoire de la jeune fille du Taos, principalement parce qu’elle donne la voie libre à l’exercice de la liberté dans toutes les situations possibles.


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