Sincères condoléances de Gisèle Ayaba Totin : au-delà de la mort…

Lors de son discours de réception à l’Académie française le 6 juin 1974, Jean d’Ormesson, succédant à Jules Romains décédé deux ans plus tôt, arguait sur le pouvoir de l’amour qui se manifeste à travers le souvenir impérissable que l’on garde de l’être aimé après sa mort. « […] il y a quelque chose de plus fort que la mort : c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants et la transmission, à ceux qui ne sont pas encore, du nom, de la gloire, de la puissance et de l’allégresse de ceux qui ne sont plus, mais qui vivent à jamais dans l’esprit et dans le cœur de ceux qui se souviennent », déclara-t-il. Ces propos devenus célèbres, indéniablement au prisme de la pertinence qu’ils suent, trouvent toute leur place dans les motivations qui ont entouré l’écriture de ce recueil de nouvelles, Sincères condoléances.

En effet, Sincères condoléances est en même temps l’expression d’une douleur et la manifestation d’un amour indéfectible. La douleur d’avoir perdu un ou des êtres chers, certes, mais également la marque indélébile de la présence de ces disparus dans la mémoire de Gisèle Ayaba Totin, qui rend fondamentalement hommage à sa mère, Thérèse Atchi Ayamenou-Totin, décédée en 2008. Aussi, elle pense à d’autres proches dont elle a donné les noms à ses personnages, afin de leur donner une autre vie. Dans les cinq nouvelles qui composent ce livre, l’auteure questionne, sous plusieurs angles, le rapport avec la mort. Elle y ficèle de petites histoires autour de différents personnages qui perdent un être cher. Certains perdent leurs mères, leurs maris, leurs fiancées et d’autres perdent leurs enfants, leurs sœurs, leurs frères. Partant d’un cas à l’autre, la douleur est déchirante.

 Rodrigue mon mari, Anaïs et Maeva mes filles, ma belle-famille, nos amis, mes employeurs ; tous attendent depuis dix-huit mois maintenant que je me remette du décès de ma mère. Je ne parle à aucun d’entre eux sinon je leur dirais que leur attente est vaine car je ne m’en remettrais jamais ! 

Comment se remettre du décès de l’être aimé ? Pour Josepha, auteure de ce propos dans la première nouvelle, on ne se remet jamais de la mort d’une mère. Le cordon entre la mère et sa fille est bien plus solide pour que la mort vienne le couper. La tristesse laissée par ce vide béant la pousse dans les bras d’un amant, Mike, abandonnant son mari et ses deux filles sous le fallacieux prétexte des séances de thérapie avec une psychologue. Depuis la disparition de sa mère dix-huit mois plus tôt, elle est dévastée et prive son mari et ses enfants de son attention. Mike est le seul à l’apaiser, le temps de leurs escapades érotiques. L’attachement à sa mère disparue est malheureusement préjudiciable à ses proches. Mais à travers cela, l’auteure exalte l’amour entre un enfant et sa mère. Elle présente une mère toujours au service de son enfant, et semble s’adresser implicitement à tous ceux qui ont encore leurs mères de prendre soin d’elles, de profiter de leur amour pour n’avoir aucun regret s’il advient qu’elles disparaissent avant eux. Même si, « que leurs épaules soient larges ou pas, ceux qui restent porteront toujours le fardeau de la perte et des regrets » (Fatou Diome).

Par ailleurs, de bout en bout, ce texte est une invitation à l’amour. Le mystère de la mort rend compte de la fragilité de l’Homme et de l’évanescence de la vie. La mort est donc parfois un rappel de cette évanescence. Il arrive même qu’elle sème la graine d’amour dans le cœur de ceux qui en ont besoin ou ravive sa flamme dans le cœur de ceux qui l’avaient perdu. Elle rapproche les uns des autres qui (re)découvrent la passion d’aimer, et plusieurs familles resserrent leurs liens ou se reconstruisent. C’est le cas de Benjamin, dans la deuxième nouvelle, qui devient plus proche de ses jumelles après la mort de leur mère, Fanya. Il devient véritablement leur père en rompant l’écart qu’il avait créé avec elles bien avant. Aussi, après le décès de leur mère, il décide de renouer avec sa sœur Amélie avec qui il avait perdu toute attache depuis des années : « Je pense que le dessein de notre mère lorsqu’elle a décidé de nous laisser ses économies était que nous nous retrouvions Amélie et moi. Cela a bien fonctionné et nous nous sommes tous les deux engagés à rester unis à l’avenir ».

Outre, avec ce recueil de nouvelles, Ayaba Totin en constitue un ferment de la nostalgie de la terre natale et du choc culturel, les histoires se déroulent entre la France et l’Afrique. Plusieurs personnages vivant pour la plupart en France évoquent avec fierté leur terre d’origine, généralement le Bénin, dont ils célèbrent des recettes culinaires et visitent de temps en temps. Le texte est également empreint du sociolecte béninois et plusieurs références qui matérialisent l’attache de l’auteure avec son Bénin natal au travers de ses personnages. Parallèlement, on note un choc culturel qui pousse certains personnages à vivre en déphasage avec les valeurs de leur Afrique d’origine. Ces derniers manifestent peu d’intérêt pour la famille, perdent le respect pour leurs aînés, méprisent leurs parents ; ce qui est contraire aux valeurs morales de la terre de leurs ancêtres. On peut citer l’exemple de Benjamin qui a pris du plaisir à frapper sur son père, un acte fortement répréhensible par la tradition quel que soit le tort du géniteur.

Enfin, Sincères condoléances, dépeint le racisme et célèbre une certaine liberté de la femme africaine. Le texte est marqué par des passages qui exposent le racisme à l’endroit des femmes africaines, sur la terre occidentale. Cette stigmatisation est vue chez Flavie, dont les beaux-parents français ne conçoivent pas qu’elle soit l’épouse de leur fils, à cause de sa couleur de peau : « Flavie ne gardait pas un très bon souvenir de son arrivée en terre ariégeoise. Les parents de Bernard ne supportaient pas la “noiraude” que leur fils chéri avait ramenée des “colonies” ». Dans le même temps, la femme africaine manifeste une sexualité assez osée. Loin des préjugés, elle n’hésite pas à parler de ses désirs sexuels, à aller vers un homme qui lui plait, à avoir un amant, à se livrer à l’inconnu juste pour satisfaire un besoin charnel, à décider de ne plus revoir l’amant d’une nuit pour aller vers un autre qui semble plus attirant. Cela concourt à une formulation de la liberté de la femme africaine qui entend posséder son corps et se détacher de tout ce qui l’en empêche.

Boris Noah   

2 commentaires

  1. C’est très certainement la meilleure analyse littéraire de mon recueil de nouvelles que j’ai pu lire jusqu’à ce jour. Je te remercie Boris de m’avoir aussi bien lue; de la première à la dernière ligne !
    Cela m’émeut d’autant plus que je découvre ton article dans ce numéro de juillet alors que cette année cela fait précisément quinze ans que je vis le deuil éternel de ma très chère et regrettée maman Thérèse Atchi Ayamenou-Totin. C’est un très bel hommage qui me touche grandement.

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