La vie et demie du mauvais sang, Tchicaya U Tam’Si !

 

Tchicaya U Tam’Si est considéré comme l’un des écrivains les plus emblématiques de la littérature « francophone du Sud » dans son ensemble. Son nom resonne fort dans le champ littéraire africain -et dans la littérature congolaise en particulier -non seulement parce qu’il est « notre premier poète moderne » (Boniface Mongo-Mboussa), mais également parce qu’il est « le père de notre rêve » (Sony Labou Tansi). Pionnier d’une poésie africaine moderne, jugée hermétique par une certaine critique, qui rompt avec les règles traditionnelles françaises. Et père du rêve d’une génération postcoloniale avide de liberté, dont les écrits s’ancrent fortement dans la dénonciation des régimes dictatoriaux africains nés après les indépendances.

Photo prise en capture d'écran

Ses productions littéraires, d’une richesse inouïe et d’une saveur assez particulière, traversent les époques et continuent d’être célébrées plusieurs années après sa mort. Pris par les spasmes d’un devoir de mémoire, à l’occasion du 34e anniversaire de sa mort, nous ressassons ainsi la vie de celui qui s’est toujours considéré comme un « mauvais sang ». Il se désignait lui-même par cette expression de sa langue natale : « Mwana Balenda », qui signifie en substance « le mal-aimé », « l’enfant maudit ». Parler de la vie et demie de Tchicaya U Tam’Si, — en référence au roman de Sony Labou Tansi publié en 1979 -c’est montrer la « réincarnation » du poète congolais, qui continue de vivre à travers ses écrits et toutes les reconnaissances qui lui valent une seconde vie, teinte de l’amour qui lui a manqué de son vivant.

 

Tchicaya, le rebelle autodidacte…

Dans une interview accordée à Mohamed Bahri, en 1966, l’écrivain congolais avouait : « J’étais rebelle, j’ai quitté les bancs de l’école plus tôt qu’il n’aurait fallu ; c’était une rébellion, comme on dirait, contre mon père, mais aussi contre mes maîtres qui ne m’ont pas appris grand-chose, et j’ai voulu apprendre tout par moi-même. Je ne sais pas si j’ai appris grand-chose, mais le monde est tellement pavé de prétentions […] » Ces propos dévoilent suffisamment l’esprit anticonformiste qui caractérisait l’auteur de La Veste d’intérieur.

 

En effet, Tchicaya U Tam’Si se caractérise comme un parfait autodidacte, dont presque rien ne prédestinait à la gloire littéraire qui a auréolé sa vie. Natif de Mpili, au Congo-Brazzaville, il s’appelle Gérald-Félix Tchicaya à l’état civil. Officiellement, il est né le 25 août 1931, une date qu’il a toujours contestée, mettant plutôt en avant celle de 1929 qui aurait été supplantée par la première à cause du retard scolaire qu’accusait le jeune prodige congolais. « Je suis né en 1929 […]. Je suis venu en France puisque mon père y était parlementaire. J’avais dix-sept ans et j’entrai en sixième. » Précisait-il.

 

Tchicaya U Tam’Si va connaitre un parcours scolaire jonché d’incessants tumultes et par conséquent bâclé. Pour cause, son géniteur, Jean-Félix Tchicaya, étant diplômé de l’École Normale William Ponty, commence à enseigner au Gabon, avant de s’engager dans l’armée coloniale française quelques années après. Par la suite, il s’impose comme un brillant homme politique. Élu député du Moyen-Congo en 1945, il va siéger au Parlement français jusqu’en 1958, aux côtés du Sénégalais Lamine Gueye, l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, le Martiniquais Aimé Césaire, le Camerounais Rudolph Douala Manga Bell et bien d’autres. Toutes ces fonctions de son père, impliquant des déplacements permanents, ne vont pas permettre au jeune Gérald-Félix d’avoir une scolarisation stable et sereine.

 

Pendant son adolescence, le poète et son père vont s’installer en France. Il sera plutôt inscrit en classe de sixième, selon ses propres dires, au lycée d’Orléans. Mais, celui qui allait plus tard devenir l’auteur de Feu de brousse ne va pas tarder à quitter l’école et la maison familiale. Ce, à cause du trop-plein d’autorité de son géniteur, le prédestinant au métier de magistrat, qui ne lésinait aucune méthode austère pour assurer son éducation. Sans oublier, en plus de cela, son handicap physique et son âge avancé par rapport à sa classe, qui faisaient l’objet des railleries à l’école. Installé seul, l’adolescent va commencer à faire de petits métiers pour survivre. Il est tantôt ouvrier agricole, tantôt employé de restaurant, tantôt dessinateur dans un atelier de cartographie notamment. C’est dans ces conditions et avec cet état d’esprit que Tchicaya U Tam’Si va progressivement développer ses capacités d’autodidacte pour devenir le poète africain le plus doué de sa génération.

 

Le manque, le déchirement et la solitude

Répondre à la question : « Comment vivre ? » a été la plus grande préoccupation existentielle de Tchicaya U Tam’Si. Le manque de l’amour de l’Autre, le déchirement lié à la séparation avec son Congo natal, le départ brusque de certaines personnes qu’il portait dans son cœur, sont autant de faits marquants de sa vie. Lesquels faits vont contribuer à le plonger dans un fleuve de solitude jusqu’à sa mort, le 22 avril 1988. Dans une confidence faite à Roger Chemain, ancien professeur de littérature à l’Université Marien Ngouabi, il disait justement : « L’autre m’a souvent manqué […]. La rencontre m’a toujours paru impossible, du moins difficile : la rencontre avec le Congo est difficile, ma rencontre avec la femme aimée est difficile, la rencontre avec la vie est difficile. Alors, j’essaie de rendre cette rencontre possible en paroles… »

 

Arraché au sein maternel alors qu’il n’avait que deux ou trois ans, Tchicaya n’a véritablement pas connu sa mère. À la place de la tendresse et la chaleur maternelles, il bénéficiera de l’austérité caractéristique de son père. Ses « méthodes sans douceur et rudes employées pour la parfaite récitation de l’alphabet », en sont la preuve. Après avoir répudié la mère du poète, il épousera une autre femme qui ne fera pas assez d’efforts pour essayer de combler ce creux d’affection béant dans le cœur du petit Gérald. Il va donc grandir avec le vif sentiment d’avoir été abandonné par sa génitrice et de ne pas être aimé par son père. C’est ainsi qu’il ne va véritablement pas porter sa mère dans son cœur, et ne la reverra que 50 ans après.  

 

Par ailleurs, son handicap a été en grande partie la cause de son éloignement avec la société qu’il ne trouvait pas toujours gentille à son égard. Le moindre qu’on puisse dire est que ce handicap a littéralement pourri l’existence du poète congolais. Il a longtemps porté le poids de cette « injustice » de la nature qui l’a empêché de vivre comme il l’aurait voulu. D’ailleurs, vivre loin des moqueries acerbes de ses camarades en France a été l’une des raisons de la fin précoce de ses études. Son pied bot sera finalement opéré en 1970, et le poète sera libéré de ce qu’il appelait « la souillure de sa vie ».

 

« Interdit d’enfance […], cela m’a poursuivi longtemps […]. Je ne pouvais participer à aucun jeu. Même adolescent, on a des jeux assez vifs et, au lycée d’Orléans […], on chahutait dans la classe ; et alors, à ce chahut, je ne pouvais pas participer, parce que j’étais — mais littéralement — rejeté par les autres : je ne pouvais pas courir. L’hiver étant, la nouvelle saison étant, et ayant un pied qui était presque un baromètre, j’étais handicapé. Alors je restais dans mon coin. » Disait-il, dans une interview réalisée par Roger Chemain.

 

Outre son déracinement presque précoce lui a été difficile à surmonter. En plus de son handicap, il faut relever quelques difficultés d’intégration dans une société française où sa couleur de peau n’était pas respectée par tous. Par la suite, notons de manière générale que Tchicaya U Tam’Si a eu très peu d’amis. Ses relations humaines connues ont généralement été brèves et parfois moins paisibles. On peut citer la mort de son ami Patrice Lumumba en qui il avait fondé beaucoup d’espoir, et aux côtés de qui il s’était engagé pendant quelques mois pour la libération de l’ancien Congo belge. Il sera assassiné le 17 janvier 1961, deux jours après le décès du géniteur du poète. Sa relation avec son fils littéraire bien aimé, Sony Labou Tansi, n’était plus au beau fixe pendant ces derniers moments de vie. Également, ses relations avec « la phratrie congolaise », de même qu’avec les autorités politiques de son Congo natal n’étaient pas un fleuve tranquille.

 

Pour toutes ces raisons, U Tam’Si a longtemps été malheureux. « Il faut que je séduise le vent si je veux survivre à ma déchéance. Il y a un lambeau de mon âme qui traîne dans l’armoire. Les mites y ont élu domicile. Le camphre n’y peut rien. Aussi, je boite de l’âme. La partie qui s’en est allée en villégiature, si elle revient, elle sera grignotée. Elle sera une dentelle de percale […] », avouait-il dans La Main sèche. Toute sa vie durant, il n’a cessé de penser qu’il était malchanceux, qu’il n’était qu’un mal-aimé. Mal-aimé par tous ou presque : « Et moi, qui m’a aimé ? Qui m’a donc aimé ? » Et abandonné par Dieu, auteur de ses malheurs, dont il questionnait l’existence : « Le Christ ne vaut qu’une messe. » (Epitomé, 1962, p. 68). Pour panser toutes ces blessures endolories, il trouvait refuge dans l’écriture, la demeure paisible de sa chair et de son âme meurtrie.

 

Parler de soi, parler pour son Congo…

 

Tchicaya U Tam’Si publie son premier livre, Le Mauvais sang, en 1955. Ce recueil de poèmes, salué par Césaire et Senghor, entre autres, posait déjà les jalons de l’originalité de son écriture et de ses prises de position qui allaient tracer l’ornière de son succès littéraire. Il enchaine ensuite avec les recueils Feu de brousse (1957) et À triche-cœur (1958). Après la mort de Lumumba qui l’a profondément bouleversé, laquelle est très ancrée dans ses livres subséquents, il publiera Epitomé (1962) ; Le Ventre (1964) ; Arc musical (1970) et La Veste d’intérieur (1977) qui est son dernier livre de poésie.

 

À côté de la poésie, il se penche également sur d’autres genres. Il publie un recueil de contes, Légendes africaines, en 1967 ; et le recueil de nouvelles La Main sèche (1980). Ensuite, U Tam’Si fait paraitre quatre romans : Les Cancrelats (1980) ; Les Méduses (1982) ; Les Phalènes (1984) et Ces Fruits si doux de l’arbre à pain (1987) à propos duquel Michel Tournier affirmait : « Ah ! quel beau Goncourt ferait ce livre ! » Pour ce qui est de son œuvre théâtrale, elle se résume en trois textes : Le Zulu, suivi de Vwène le fondateur (1977) ; Le Destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku, prince qu’on sort (1979) et Le Bal de Ndinga (1987).   

 

Par conséquent, l’œuvre littéraire de Tchicaya U Tam’Si est fortement lyrique. Elle est d’une part l’expression de sa mélancolie, en ce sens qu’elle porte en elle les stigmates virulents de toutes les afflictions sus-évoquées de son existence. D’autre part, c’est une œuvre qui prend sa source dans le fleuve Congo en général. Elle expose les souffrances de son peuple et rend hommage à son ami de l’autre rive du fleuve, Patrice Lumumba. Malgré son éloignement physique, le poète congolais n’a cessé de parler de son pays qui l’habitait : « Vous habitez le Congo, le Congo m’habite », répondait-il à ceux qui lui demandaient de rentrer s’installer au Congo. D’ailleurs, c’est l’un de ses points de distance avec le mouvement de la Négritude qui avait le vent en poupe dès ses premiers pas dans l’écriture. Ne maitrisant pas leur expérience, il estimait qu’il ne pouvait pas parler au nom de tous les Noirs. Il préférait parler de son mal-être qui rejoignait les tourments de son Congo natal. Ce Congo qu’il connaissait bien, pour lequel il était passionné et qui passait avant tout.   

 

Le Congo, dans son œuvre, est ainsi la manifestation d’une nostalgie et d’un retour à sa terre natale quittée en 1946. Il disait, dans l’humour qui le caractérisait : « Comme j’étais déçu par la maigreur de la Seine, je rêvais du Congo ». Justement, pour marquer son attachement à la terre de ses ancêtres, il adopte le pseudonyme « Tchicaya U Tam’Si » à partir de 1957, année de la sortie de son deuxième livre. C’est son oncle qui l’aurait motivé à prendre ce nom. Pendant qu’il s’apprêtait à quitter sa terre foncière pour la France, son oncle lui aurait conseillé de ne jamais oublier son Congo natal, de toujours en parler. D’où le nom « U Tam’Si », qui signifie dans sa langue maternelle, le Vili, « parler pour/de son pays », « parler pour/de sa terre ». Subséquemment, durant toute sa vie, Tchicaya U Tam’Si a littéralement été « la petite feuille qui chante son pays ou qui parle pour/de son pays ».

 

Eu égard à toute son œuvre, Tchicaya U Tam’Si occupe une place prépondérante dans la république des lettres africaines et francophones en général. Son héritage est inestimable, raison pour laquelle l’auteur de Epitomé demeure présent dans les esprits plusieurs années après sa mort. De son vivant, il a été consacré Grand Prix de Poésie du Festival mondial des Arts nègres, à Dakar, en 1966. On sait également qu’il est passé tout près de remporter le Prix Nobel de Littérature en 1986, puisqu’il était finaliste de cette édition décernée au Nigérian Wole Soyinka, le premier Nobel africain de littérature.

 

Cependant, il a plus été célébré après sa mort, au vu de toutes les initiatives prises à travers le monde pour pérenniser son œuvre et rendre hommage à l’illustre écrivain qu’il était. Des thèses, des articles, des adaptations de ses œuvres, des biographies, des livres collectifs, des colloques, des prix littéraires et autres, naissent année après année à son nom. On peut citer l’existence au Maroc depuis 1989, du Prix Tchicaya U Tam’Si pour la poésie africaine ainsi que l’énorme travail de Boniface Mongo-Mboussa, qui a publié sa biographie et a réédité toutes ses œuvres en trois tomes chez Gallimard. A l’aune de toute cette célébration posthume un peu aux antipodes de sa vie, Tchicaya U Tam’Si connait comme une sorte de résurrection qui donne raison à ses nombreux écrits prophétiques : « Et je serai de la résurrection !/Et l’on portera mon âme sous un dais d’or/dans les foires les nuits d’équinoxe./Puis un orage d’ongles racornis au feu éclatera/dont les éclats me troueront l’âme !/Et je supplierai qu’on m’aime debout !/Afin d’être de la résurrection des corps/parce que j’aurai été le pain et le levain/sinon ce fleuve de joie pour un cœur/multipliant mon cœur dans le pardon ! » (Le Ventre, Présence Africaine, -réédition -1999, p. 115).

 

Boris Noah

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