|

Le vol fragile des croyances- Mattia Scarpulla

Dans Le vol fragile des croyances, Mattia Scarpulla, d’une plume étincelante, déploie une vaste fresque humaine qui s’étend sur plusieurs décennies, entre l’Italie et le Québec, afin d’explorer les multiples façons d’habiter le monde lorsque les catégories habituelles ne suffisent plus à rendre compte de l’expérience vécue. À travers le parcours d’Andrea, le roman aborde la non-binarité, la migration, la parentalité, la maladie, la foi et l’engagement politique, mais il interroge surtout la difficulté de se définir dans une société qui accorde une place centrale aux classifications. Cette œuvre sensible et nuancée s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur l’identité, l’altérité et la coexistence des différences dans les sociétés contemporaines.

Pour éclairer cette réflexion, il est pertinent de convoquer la pensée de Pierre Hassner. Dans sa conférence Une identité cosmopolitique est-elle possible?, il affirme que « nous avons tous plusieurs identités » et que l’enjeu fondamental consiste à empêcher que celles-ci n’entrent en conflit. Il insiste ainsi sur le processus d’individuation qui fait de chaque être une singularité irréductible. Toutefois, ce qui éclaire avec une particulière acuité la lecture du roman de Scarpulla, c’est la tension que Hassner établit entre cette unicité et notre nécessaire inscription dans le collectif. Lorsqu’il écrit que nous sommes « ce monstre incomparable, préférable à tout », il rappelle la valeur inestimable de chaque existence; mais il ajoute aussitôt que nous dépendons aussi de « plusieurs cercles qui se multiplient : moi, ma famille, ma ville, ma région, mon pays, ma civilisation, mon continent et finalement le monde ». Cette coexistence parfois fragile entre affirmation de soi et appartenance à une pluralité de communautés traverse l’expérience d’Andrea, dont l’identité se construit précisément à l’intersection de ces différents cercles, sans jamais se laisser réduire à l’un d’eux.

C’est précisément cette tension entre singularité et catégorisation sociale qui apparaît dès les premières pages du récit. Andrea se présente comme une personne en décalage avec les cadres normatifs qui organisent les rapports sociaux. Son malaise ne se limite pas à une question d’orientation sexuelle ou d’identité de genre. Il traduit plutôt une résistance à l’idée même qu’une personne puisse être entièrement résumée par une définition stable. Lorsque le personnage évoque l’absurdité d’une société « étouffée par les définitions », le roman met en lumière les contraintes imposées par les catégories qui prétendent ordonner le réel tout en réduisant sa complexité. Andrea tente de vivre comme homme, puis comme femme, avant de découvrir que son expérience déborde constamment ces deux pôles. La non-binarité apparaît alors moins comme une destination que comme une manière d’habiter le mouvement et de refuser les assignations définitives.

Cette conception fluide de l’identité trouve un écho particulièrement fécond dans la pensée de Paul Ricoeur. Pour le philosophe, le sujet ne se résume jamais à une essence immuable. L’identité se construit plutôt à travers les récits que chacun tisse au fil de son existence. Andrea illustre parfaitement cette identité narrative. Les déplacements entre Turin, l’Île Verte et Rimouski, les rencontres amoureuses, la relation avec sa mère, la naissance de Carlo et les confrontations avec diverses formes de croyance participent à une construction de soi toujours inachevée. Le personnage ne découvre pas une vérité cachée qui l’attendrait depuis toujours; il devient progressivement lui-même à travers les expériences qui transforment sa compréhension du monde.

Or, cette construction de soi ne s’effectue jamais en vase clos. Elle est constamment traversée par le regard d’autrui. Andrea est confrontée aux tentatives de son entourage de la nommer, de la situer et de la rendre intelligible à l’intérieur de catégories connues. Les interrogations parfois maladroites de ses proches révèlent combien la diversité identitaire déstabilise les systèmes de pensée fondés sur des oppositions claires entre masculin et féminin, homosexualité et hétérosexualité, normalité et différence. À cet égard, le roman dialogue avec les analyses d’Erving Goffman dans Stigmate. Le sociologue montre que certaines caractéristiques deviennent problématiques non en raison de leur nature intrinsèque, mais parce qu’elles sont perçues comme déviant des attentes sociales dominantes. Le stigmate se construit dans la relation sociale. Andrea expérimente précisément cette réalité lorsque les autres cherchent à comprendre « les gens comme toi » ou expriment leur difficulté à saisir une identité qui échappe aux classifications habituelles. Ce n’est donc pas tant son existence qui pose problème que l’incapacité de la société à penser ce qui résiste aux catégories établies.

Cependant, Scarpulla ne se limite pas à mettre en scène les mécanismes de stigmatisation. Il montre également comment certaines relations permettent d’échapper, au moins provisoirement, à ce regard normatif. L’amour qui unit Andrea et Monica constitue l’un de ces espaces privilégiés où l’identité n’a pas à être justifiée ou expliquée. Leur relation repose sur une reconnaissance mutuelle qui ne dépend pas d’une conformité aux attentes sociales. Ensemble, elles construisent une famille fondée sur l’affection, la solidarité et le choix plutôt que sur les modèles traditionnels. Cette famille choisie occupe une place centrale dans le récit et témoigne de l’importance des réseaux affectifs dans la construction de soi.

Cette ouverture à d’autres formes d’appartenance conduit également le roman à élargir sa réflexion sur l’altérité. Andrea est non seulement une personne non binaire, mais aussi une migrante qui évolue entre plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs univers symboliques. La présence du français, de l’italien, de l’anglais et d’autres langues rencontrées au fil du récit souligne cette pluralité constitutive de l’expérience humaine. Les accents fascinent Andrea parce qu’ils racontent des histoires de déplacement, d’appartenance et de rencontre. La diversité linguistique devient ainsi une métaphore de la diversité identitaire.

Dans cette perspective, le concept d’intersectionnalité permet d’approfondir davantage l’analyse. L’expérience d’Andrea ne peut être comprise uniquement à partir du genre. Elle est également façonnée par la migration, les rapports familiaux, la classe sociale, les croyances religieuses et les responsabilités liées à la parentalité. Ces dimensions s’entrecroisent et produisent une expérience singulière qui échappe aux lectures simplificatrices.

Cette réflexion sur la pluralité des expériences humaines mène naturellement à une interrogation plus fondamentale sur l’altérité elle-même. La pensée d’Emmanuel Levinas offre ici un cadre particulièrement éclairant. Pour le philosophe, l’autre ne peut jamais être totalement réduit aux catégories que nous utilisons pour le comprendre. Toute véritable rencontre implique l’acceptation d’une part d’inconnu et d’irréductible. Andrea incarne précisément cette altérité qui résiste à la simplification.

Cette reconnaissance de l’irréductibilité de l’autre se manifeste également dans le rapport complexe que le roman entretient avec la religion. La foi traverse le récit sous différentes formes, notamment à travers la figure de la mère d’Andrea. Le roman ne présente pas les croyances religieuses comme un simple obstacle à l’émancipation individuelle. Il en montre plutôt les tensions et les ambiguïtés. D’un côté, certaines interprétations de la religion semblent démunies face à la diversité des identités et des formes d’amour. De l’autre, la foi apparaît comme une ressource permettant d’affronter la souffrance, le vieillissement et la mort.

Cette présence constante de la souffrance conduit d’ailleurs le roman vers une méditation plus profonde sur la vulnérabilité humaine. Le cancer de Monica et la maladie dégénérative de la mère d’Andrea rappellent la fragilité fondamentale de toute existence. Face à la vulnérabilité des corps, les catégories identitaires perdent parfois de leur importance immédiate. Ce qui demeure, ce sont les gestes de soin, la présence auprès des êtres aimés et la capacité d’accompagner l’autre dans l’épreuve.

Au-delà de la sphère intime, cette réflexion sur la fragilité et le sens de l’existence se prolonge dans le domaine politique. Avec le personnage de Carlo, le roman déplace son regard vers les aspirations collectives. En fondant le mouvement des Nomades, celui-ci incarne une volonté de transformation sociale qui contraste avec le cheminement plus intérieur de sa mère. Son éloignement progressif souligne les tensions qui peuvent exister entre engagement collectif et fidélité aux liens personnels.

Ainsi, qu’il s’agisse de la quête identitaire, de la migration, de l’amour, de la foi ou de l’engagement politique, le roman explore toujours la même question : comment habiter un monde marqué par la pluralité? À travers cette galerie de personnages et de situations, Mattia Scarpulla compose finalement une œuvre qui célèbre la diversité des expériences humaines. Le titre lui-même suggère la précarité des certitudes auxquelles les individus s’accrochent pour donner un sens au monde.

C’est pourquoi Le vol fragile des croyances dépasse largement le cadre du roman sur la non-binarité. Il propose une méditation sur la possibilité de vivre avec l’incertitude, de reconnaître l’autre dans sa singularité et d’accepter que certaines expériences résistent aux définitions. À une époque où les débats identitaires sont souvent polarisés, l’œuvre de Mattia Scarpulla rappelle que la complexité n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à accueillir. C’est sans doute dans cette ouverture à la diversité des êtres, des langues, des croyances et des formes de vie que réside la force la plus durable de ce roman.

Référence du livre :

Mattia Scarpulla : Le vol fragile des croyances

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *