|

*Bon marché* – Stéphanie Michaud

Il suffit parfois d’un lieu banal pour révéler l’essentiel. Dans Bon Marché, Stéphanie Michaud choisit l’épicerie, espace du quotidien par excellence, comme théâtre de drames intimes et silencieux. Entre les rangées, sous la lumière froide des congélateurs et le cliquetis des chariots, se déploie une galerie de femmes confrontées à des souffrances que l’on tait : anorexie, deuil, infertilité, monoparentalité, agoraphobie, violences sexuelles et conjugales, solitude persistante. Rien de spectaculaire. Tout se joue à hauteur de corps, de gestes et de regards.

Le recueil rassemble dix nouvelles, chacune intitulée du nom d’un aliment : Melon d’eau, Nectarines, Jambon sans nitrites, Mimosa, Trois pieds de céleri, jusqu’aux croquettes pour chats. Ces titres ne sont jamais anecdotiques. Ils donnent une consistance matérielle aux récits et signalent d’emblée l’ancrage du texte dans le réel, dans ce qu’il y a de plus ordinaire et de plus vital : manger, nourrir, survivre.

L’épicerie comme lieu d’enfermement et d’échappée

L’épicerie est ici un lieu clos, presque claustrophobique, qui reflète l’enfermement intérieur des personnages. Mais paradoxalement, c’est aussi un espace de circulation, de mémoire et parfois d’évasion. Les allées se parcourent, se répètent, comme les pensées obsédantes des femmes qui y déambulent. On y tourne, on hésite, on revient.

Dans la première nouvelle, Opale se tient debout devant les tablettes de produits d’hygiène féminine, tampax, serviettes, marques familières, tandis qu’une voix radiophonique rappelle que « les femmes ont leurs menstruations environ quatre cents fois dans leur vie ». Le corps féminin, avec ses cycles, ses mystères et ses contraintes, s’impose d’emblée comme un thème central. Opale n’est pas qu’une consommatrice : elle est une femme organisée, adepte de listes, toujours suspendue entre ce qu’elle vit et ce qu’elle désire, notamment un désir de maternité qui traverse le premier récit.

Les textes ne sont pas isolés ; ils dialoguent subtilement entre eux. Les allées de l’épicerie deviennent un fil conducteur, presque une structure narrative commune. Les mots circulent d’une nouvelle à l’autre, comme les clients sous les néons. Ce mouvement crée une continuité sensible, donnant au recueil l’allure d’un tout cohérent plutôt qu’une simple juxtaposition de récits.

La dernière nouvelle, portée par le personnage de Swan, agit comme une forme de résolution. Swan n’est ni héroïne spectaculaire ni simple figurante : elle est une tisseuse de liens. Elle parle, observe, met en relation. À travers elle, Michaud montre que ni les produits d’épicerie ni les relations humaines n’ont de frontières fixes. Le quotidien devient un espace de rencontre, même fragile.

Les thèmes abordés surprennent par leur diversité et leur gravité, mais plus encore par la manière dont Stéphanie Michaud les rassemble. Elle ne cherche jamais à expliquer ni à moraliser. Son regard est attentif, parfois cru, toujours juste. Elle observe la société à travers ses gestes les plus ordinaires et transforme l’épicerie en fait social total, lieu où s’entrecroisent classe, genre, solitude et violence.

Cette écriture témoigne d’une volonté, voire d’une nécessité, de partager, de mettre en évidence des existences que l’on croise sans les voir. Michaud agit comme une passeuse : elle bâtit des ponts entre les silences et le langage, entre l’invisible et le récit.

Le plaisir de lecture tient autant aux thèmes qu’à la langue. Précise sans être sèche, maîtrisée, mais, jamais rigide, l’écriture se déploie avec une fluidité remarquable. On y sent une filiation avec le réalisme classique, un certain Maupassant, dans le regard porté sur l’ordinaire et ses tensions, tout en conservant une tonalité pleinement contemporaine. Par moments, le réel frôle le fantastique, non par excès d’imaginaire, mais par saturation du vécu.

La récente « Trois pieds de céleri » semble être un hommage subtil à la richesse de l’expérience féminine. Chaque détail devient invitation à regarder autrement la vie des femmes, dans sa complexité et ses contradictions.

Bon Marché est un recueil qui marque par son ancrage, sa distance apparente face au geste d’écrire, et en même temps par l’impression déroutante que ces personnages existent réellement, se croisent, se fréquentent. Une fois le livre refermé, il laisse une sensation persistante : celle d’avoir traversé un espace familier devenu soudain étrangement dense.

C’est un livre à lire lentement, à savourer comme le quotidien qu’il explore. Et avec l’été qui arrive, c’est peut‑être le moment idéal pour redonner à ces gestes ordinaires, faire l’épicerie, attendre, choisir, toute leur charge humaine.

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *