À la rencontre de Louis-Philippe Hébert

On ne parle pas de littérature dans les journaux. […]. On devrait faire un magazine people pour les écrivains.

Louis-Philippe Hébert, Photo fournie par l'auteur
Louis-Philippe Hébert, Photo fournie par l’auteur

Bonjour Louis-Philippe. Merci d’avoir accepté ce rendez-vous. En guise d’introduction à notre entrevue, je vous cite un texte de Charles Baudelaire : « Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux ». Que vous inspire-t-il ? 

« j’étais soucieux d’une certaine forme d’efficacité

pourtant, si on me demandait ce que je regrette le plus

aujourd’hui

je dirais : c’est d’avoir été efficace

on n’est jamais efficace que contre soi

chaque fois que quelque chose s’élabore en dehors

de soi-même

quelque chose se détériore à l’intérieur de soi

il y a toujours une perte

comme si on transférait un peu de ce que l’on est

à ce que l’on n’est pas »[1]

À partir de ce cas de M. Blacquières, il y a comme une vulnérabilité inhérente à la nature humaine… jusque-là j’ai lu trois de vos livres. Cependant, je me dis qu’à travers cet exemple de monsieur Blacquières, il y a ce sentiment de la fragilité humaine qui traverse l’humanité et votre œuvre entière…

Je ne connaissais pas cette citation de Baudelaire parce que c’est assez semblable avec ce texte que je viens de vous lire. C’est un roman poème et il y est question de M. Blacquières qui prend conscience qu’il est allongé sur un lit d’hôpital et là, il y a toutes sortes de choses qui se passent autour de lui. Il y a des gens qui vont et qui viennent, prennent ses choses, ses affaires à lui, puis les mettent dans des boîtes et les scellent. Tout d’un coup il s’aperçoit qu’il est mort. Il voit la scène de haut. C’est très drôle parce qu’il apprend le détachement. Il se rend compte qu’il se détache de son rasoir et de plein de choses…

On n’est fragile, on naît fragile

Est-ce que vous êtes d’accord avec ceux qui disent que nous avons tous en nous quelque chose du Petit Prince de Saint Exupéry?

Oui et non. Parce que nous portons tous en nous un peu de tout ce qui s’écrit, que nous le voulions ou pas parce que nous faisons tous partie de l’humanité. Faisant partie de l’humanité, on peut se retrouver un peu partout. Mais je ne suis pas très Petit prince.

Vous n’êtes pas très Petit prince ?

Non. Plus maintenant

Voilà. On peut dire qu’il y a eu une certaine marche (comme nous sommes au restaurant La petite marche) dans votre vie où à un moment vous vous êtes dit : « je ne peux plus être Petit prince ». Peut-on retrouver le temps de cette transition dans un de vos livres ?

C’était avant l’écriture.

Vous avez écrit à ce jour entre 35 et 40 livres, il me semble. C’est immense! Racontez-nous une histoire… celle de votre rencontre avec le livre… Les livres qui vous ont marqué.

C’est un peu étrange parce que les livres, j’en ai toujours eu et j’en ai toujours écrit, mais le plus lointain que je me souvienne c’est que j’ai reçu un livre à mon baptême, que mon parrain avait donné à mes parents. C’était un livre bleu avec une couverture matelassée, avec des dessins à l’intérieur. Le livre racontait l’histoire d’un enfant très jeune qui est tombé sur la tête et est devenu une sorte de génie… Il apprenait tout par lui-même. Il finissait l’université à 12 ans, puis il devenait président. Ses parents avaient beaucoup de peine avec lui parce qu’au fur et à mesure qu’il grandissait, il s’éloignait d’eux. Puis, il y a eu quelque chose qui lui est tombé sur la tête… il est redevenu enfant. C’est mon premier livre. Je le cherche encore. Je n’ai plus le titre… je me dis qu’un jour je tomberai sur le livre. Après je me dis que c’est peut-être une histoire que j’ai inventée moi-même comme j’aime inventer les histoires.

C’est ce que je me disais aussi… il y a ce caractère légendaire qui la traverse…

C’est mon premier livre. J’ai appris à lire et à compter par moi-même, à l’âge de 4 ans. J’ai fait des crises d’asthme. On m’a fait faire des tests d’allergie. Je vivais dans une espèce de chambre dans laquelle l’oreiller, les matelas était en synthétique. Tout ce qui m’entourait était artificiel… quand les bourgeons arrivaient, on me sortait de l’école et on m’installait à Matane. J’y passais tout l’été jusqu’à ce que l’automne arrive. J’ai été épargné de l’école 6 mois par année. Je lisais tout ce que je trouvais. Mes parents étaient abonnés à « Les prix Nobel ». Cela me faisait de la lecture. J’ai pu lire tous les prix Nobel.

Est-ce une nécessité, écrire de la poésie ? Est-il possible d’affirmer aujourd’hui que chaque écrivain est un poète qui s’ignore ?

Dans mon esprit à moi (c’est un peu sectaire peut-être), un écrivain qui ne peut pas écrire de la poésie n’est pas un écrivain. Le test ultime de l’écriture c’est la poésie et ceux qui ne peuvent pas en faire, quant à moi, ne sont pas écrivains. Mais, ce n’est pas tout le monde qui est poète. Autrefois on disait : « libérez le poète en vous ». Le poète n’a pas besoin d’être libéré. Ce n’est pas tout le monde… ce n’est pas tout le monde qui est menuisier, ce n’est pas tout le monde qui est peintre. Moi, ce que je regrette le plus, c’est de ne pas être musicien…

Quand on dit «oser la culture», vous pensez à quoi ? La culture est-elle un luxe ?

C’est une nécessité pure et simple. Ce qui est dommage c’est que c’est une nécessité dont on ne s’aperçoit que lorsqu’on en manque. Présentement, par exemple, les musiciens crèvent de faim. Il n’y a plus rien pour eux. C’est la même chose pour les écrivains… quel plaisir on peut avoir dans la vie si ce n’est pas quelque chose qui est relié à l’écriture ?

Pensez-vous pouvoir continuer à exister si vous n’écrivez plus ? Comment vous sentez-vous avec les mots ? Écrire, est-ce s’écrire ?

Sur le deuxième livre que j’ai publié, il y avait ma photo et la phrase qui l’accompagnait était : « j’écris, que pourrais-je faire d’autre sinon mourir ». Ça fait sérieux. J’avais 17 ans, mais le livre a été publié quand j’avais 21 ans. Mon premier livre est sorti quand j’avais 15 ans. J’ai connu des moments intenses, une firme de logiciels, des voyages. Je devais voyager et je ne pouvais pas publier. J’écrivais, mais je ne pouvais publier. Je n’ai pas publié pendant 20 ou 25 ans… donc ma vision de l’existence en lien avec l’écriture a changé.

En termes d’expérience, on peut dire que vous faites partie aujourd’hui des doyens de l’univers littéraire québécois. Alors avec un peu de recul, que pouvez-vous dire de la littérature québécoise aujourd’hui ? 

Il y a de très bons auteurs. C’est effervescent. Je suis très heureux pour ça. C’est de la concurrence certes, mais ça stimule…

Un écrivain doit-il se réjouir d’être traité comme un people ?

J’ai rêvé de faire ça. On ne parle pas de littérature dans les journaux. Le moindre film, la moindre pièce de théâtre, on interviewe les gens avant, pendant et après. On devrait faire un magazine people pour les écrivains. Nous avons des séparations, tonitruantes, des vies fascinantes, des amours fous, des divorces, etc. Emporté par ce désir, J’ai travaillé dans le magazine people « La semaine ». C’est people, mais c’est merveilleux parce que les gens venaient me voir et me disaient : « j’aime parler avec vous parce que vous ne nous considérez pas comme des vedettes »

Dans son livre “Perturbation”, Thomas Bernhard écrit: “À chaque livre, nous découvrons avec horreur un homme imprimé à mort par les imprimeurs, édité à mort par les éditeurs, lu à mort par les lecteurs”. Que veut-il dire par là ?

J’,aimerais bien parce que de nos jours, les livres… autrefois on les tirait à mille ça se vendait à un an. Aujourd’hui on en tire à 300 et ça dure 20 ans.

Est-ce que cela n’est pas dû au choix des thématiques ?

Oui, mais ce sont les médias aussi. L’offre est énorme. Les gens préfèrent les films. À l’époque, vous allumiez la bougie et vous pouviez lire. Mais là, qu’est-ce que vous pouvez faire? Il n’y a rien de mieux que la littérature. Le livre n’est qu’une partition. On joue du livre. Quand vous lisez un livre, vous mettez des images sur des mots et la façon dont vous mettez les images dépend de votre culture de tout ce que vous avez vécu. Ce qui est différent de la lecture qu’en fera l’autre. La lecture d’un livre nous implique donc toujours littéralement et personnellement. Chaque fois qu’on lit un roman, on est le héros. L’identification est totale… ou pas du tout. Dans ma bibliothèque parfois je passe à côté et il y a un livre qui m’appelle. C’est un livre que j’avais détesté et là, je suis fasciné, mais comment est-ce que j’ai pu passer à côté de ça… et là j’embarque.

Le fait d’obtenir de nombreux prix doit vous faire quelque chose, il me semble. Plus d’une dizaine! Que ressentez-vous au regard de tout cela ? De la reconnaissance ? Du mérite ?

Oui ça fait quelque chose. À chaque fois c’est toujours une surprise. Pour moi c’est important de faire des choses qui sont de grande qualité. Vous savez, la littérature ç’a toujours été bien des choses, dans un extrême il y a Mallarmé et dans l’autre extrême il y a Balzac. Les deux aujourd’hui sont lus avec beaucoup d’intérêt. À chaque fois que je gagne un prix, c’est parce que j’ai décidé que je n’écrirai plus…

J’ai lu vos deux derniers recueils… Vous êtes poète. Dans le View-Master, il y a comme le désir d’un retour à quelque chose de précieux… l’humanité. L’humanité dans nos rapports avec Autrui… C’est ce qui pourrait peut-être re-fonder nos manières d’aborder l’autre, peu importe son âge, sa classe sociale ou son état de vie. Et puis, j’ai envie de dire non pas que le vieillissement est un passage obligé, mais que Tout humain est un aîné en puissance, conscient qu’il passera par là, mais qui feint de l’ignorer… Ce roman-poème m’a fait penser au poète Hölderlin qui disait: “Certes, je suis seul et je m’avance inconnu parmi eux. Mais celui qui est un homme ne peut-il pas plus que cent qui sont seulement des tronçons d’hommes?” … On entendrait Maxime Parent

-On la connaît elle. C’est un beau commentaire. Vous l’avez bien dit…

Dans une interview dans le magazine “Actualité” (2015) vous disiez exactement ceci: “L’écriture est un acte de vulnérabilité”, vous disiez aussi qu’ « une écriture comme une horloge n’atteint la beauté véritable que lorsqu’elle est en marche. Et qu’elle donne l’heure juste. Autrement, elle n’est qu’une énonciation” Comment se joue ce dialogue entre l’écriture et l’écrivain?

C’est un travail. C’est un travail très ardu. C’est beaucoup de travail. Les gens ne se rendent pas compte. Et un écrivain, c’est quelqu’un qui écrit. Un écrivain qui n’écrit pas n’est pas un écrivain.

Il y a des lieux implantés en nous depuis toujours, au plus profond de nous, des lieux que nous sommes les premières personnes à côtoyer. Il y a le temps, il y a l’amour, il y a l’envie, il y a la trahison, il y a la renaissance. Il faut certainement du temps pour le comprendre… Que dites-vous de ces lieux ?

C’est le travail. Il faut l’écrire. La vie c’est autre chose. Le problème avec les écrivains c’est qu’ils vivent beaucoup dans l’écriture.

Est-ce un bien ou un mal ?

Pas nécessairement un bien…

Oui parce que nous vivons dans l’illusion la plus totale…

Mais nous vivons tous dans l’illusion la plus totale

Vous êtes aussi éditeur… Quel bonheur ressentez-vous à accomplir cette tâche? Un éditeur doit-il forcément être écrivain à la base ?

Idéalement c’est mieux d’avoir des éditeurs qui ne sont pas des écrivains. Mais parfois c’est bien d’être écrivain parce qu’on peut se mettre dans la peau des écrivains. C’est valorisant que les auteurs apprécient de faire affaire avec une personne qui connaît les deux côtés de la médaille. Mais, éditeur, c’est beaucoup de travail…

Comment situez-vous la littérature québécoise dans l’ensemble de la littérature francophone ?

Nulle part. La France est un pays extrêmement fermé, voire borné. Ils n’acceptent pas les éditeurs québécois. Essayer de vendre un livre québécois en France, c’est comme essayer de vendre du champagne à Reims. Ils sont vraiment fermés, mais peut-être que ça va changer… ça commence déjà à changer.

Propos recueillis par Nathasha Pemba, 26 novembre 2019.


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