Daniel Guénette : cette fleur vieillissante dont les pétales ne cessent d’éclore

L’écriture, cette passion obsédante

L’amour de la lecture est généralement le socle de l’écriture. C’est la lecture qui enclenche et attise la flamme de la vocation d’écrire qui sommeille en certains. Pour le cas de Daniel, dans son plus jeune âge, il commence à s’intéresser au monde merveilleux de Tintin, comme la plupart des jeunes d’une certaine époque, avant la vulgarisation du Numérique. Il est séduit par la beauté des images que lui offrent les bandes dessinées, et s’intéresse très peu à ce qui y est écrit, si oui, de manière balbutiante. Plus tard, en début d’adolescence, alors qu’il a plus de prédispositions à savoir lire et comprendre, il est captivé par les aventures de Bob Morane du romancier belge Henri Vernes. On note aussi son intérêt pour certaines émissions de télévision, des films et des chansons. Dix-sept ans révolus, Daniel découvre la poésie de Baudelaire, de Verlaine et de Rimbaud. Une belle trouvaille qui arrive à point nommé, au moment où l’adolescent est éperdument amoureux. C’est l’occasion pour lui d’écrire des poèmes d’amour à sa bien-aimée.

Peu à peu, l’écriture s’impose à lui comme une vocation. Guénette s’en rend véritablement compte durant ses années universitaires, au cours desquelles il commence à publier ses premiers textes dans des revues. Difficile pour lui de remonter le temps et de dire exactement comment il en est arrivé là, il affirme tout de même :

Un philosophe dont j’ai oublié le nom disait que la littérature était non pas une profession qu’on décide d’embrasser, mais bien plutôt une vocation qui en quelque sorte s’impose à l’écrivain en devenir. Je me suis rapidement rendu compte que cette vocation était la mienne. Le spectacle que m’offrait le monde me perturbait. Adolescent, j’étais confronté à une autorité où je décelais une grande part d’arbitraire. J’y étais réfractaire. Dans l’air des années soixante soufflaient de forts vents de liberté. Dès cette époque, la poésie a été pour moi un moyen de m’élever au-dessus de ma condition.

C’est ainsi qu’il publie son premier texte en 1985. Il s’agit d’un recueil de poèmes de 93 pages intitulé Empiècements (Éditions Triptyque). En l’espace de dix ans, l’écrivain québécois fait paraître huit livres. À la suite du premier, on peut citer trois recueils de poèmes parus aux Éditions du Noroît : L’Irrésolue (1986) ; La Part de l’ode (1988) ; La Fin du jour (1992) ; et un autre, Adieu, paru chez Triptyque en 1996. C’est en 1988 qu’il publie son premier roman, J. Desrapes ou la prise en passant, aux Éditions Triptyque. Et par la suite, il commet chez le même éditeur : L’Écharpe d’Iris (1991) et Jean de la Lune (1994).

Après un break de dix-sept ans environ, il signe son retour avec Traité de l’incertain (Triptyque, 2013) ; Carmen quadratum (Triptyque, 2016) et Varia (Éditions du Noroît, 2018). Ensuite, avec ses romans : L’École des chiens (Triptyque, 2015) ; Miron, Breton et le mythomane (Éditions La Grenouillère, 2017) ; Dédé blanc-bec (La Grenouillère, 2019) et enfin Vierge folle (La Grenouillère, 2021).     

À propos du blogue Dédé blanc-bec

Au-delà de son parcours d’enseignant, de sa prolifique œuvre poétique et romanesque, Daniel Guénette est également Critique littéraire. À partir des années 1975, l’auteur a collaboré avec plusieurs revues littéraires, non seulement en tant que poète, mais aussi en tant que Critique. Pour l’un de ses nombreux articles critiques publiés dans la revue littéraire québécoise, Moebius, il a été en 2016, finaliste du Prix d’excellence de la SODEP (Société de développement des périodiques culturels québécois), dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

Créé après la parution de son roman du même nom, son blogue Dédé blanc-bec n’est donc qu’une continuité de ce qu’il a commencé depuis des années. Et partant, un autre pan de sa passion pour la lecture, l’écriture ainsi que l’enseignement :

Je ne sais faire qu’une chose : écrire. Et une autre encore : lire. J’ai enseigné la littérature pendant plus de trente ans. Je lisais et commentais des ouvrages littéraires. Comme j’avais déjà fait de la critique littéraire, je décidai de parler des livres qu’écrivent mes confrères et consœurs. Il se fait de la bonne littérature au Québec. On parle peu de mes propres livres, mais lorsque cela se produit je suis la plupart du temps très content (on a rarement recensé mes ouvrages de manière négative). Le déplaisir que me cause le relatif oubli où tombent la plupart de mes ouvrages m’inspira le désir d’une sorte de revanche : puisqu’on parlait si peu de mes livres, je parlerais des livres des autres, je procurais à nos écrivains et écrivaines ce plaisir que produit un commentaire. 

Il faut dire que l’idée de mettre sur pied un blogue vient après la motivation de son éditeur, Louis-Philippe Hébert, de trouver un moyen pour faire la promotion de ses propres œuvres, afin de se faire connaître davantage. Il lui demandait notamment d’être présent sur les réseaux sociaux. Mais puisqu’il ne sait faire que deux choses : écrire et lire, il a pensé que le blogue serait plus enrichissant autant pour lui que pour ses collègues écrivains. C’est ainsi que le blogue Dédé blanc-bec est né, pour pallier ce mutisme qui plane sur certains livres au Québec et au Canada notamment, qui, selon lui, méritent plus d’intérêt.

Par conséquent, « le blogue de Dédé blanc-bec (4476.home.blog) contient ce que j’appelle de petites études. Elles ont en général de 7 à 12 pages. Elles décrivent et interprètent des œuvres poétiques, romanesques et aussi des essais. C’est là un travail exigeant. Je mentirais si je disais que c’est là du pur bénévolat, totalement désintéressé. Cette activité ayant eu pour effet de mieux me faire connaître, c’est là justement ce que souhaitait mon bon ami, l’éditeur et écrivain Louis-Philippe Hébert » ; nous renseigne-t-il.

Le mystère de la Vierge folle

Le roman Vierge folle est la plus récente publication de Daniel Guénette. L’auteur avoue avoir fini l’écriture de ce texte en 2017. Il l’a donc assez peaufiné pour le publier en 2021. Ce roman « naît d’abord et avant tout du désir de raconter une histoire passionnante. J’avais en l’écrivant l’intention de m’amuser et de procurer du plaisir à mes lecteurs et lectrices. Les questions que soulève le roman, il est possible que ces derniers ne les perçoivent pas. Je sais cependant qu’une lecture attentive ne peut manquer de s’y arrêter », affirme-t-il.  

Il raconte une histoire d’amour aussi troublante que fantasque. Marcel Prud’homme, professeur de latin en quête d’amour, rencontre par hasard Marie, une belle et adorable jeune femme à l’allure candide. Marcel est sous le charme de la jeune dame qui lui confie son projet imminent de devenir religieuse, d’intégrer la Maison générale des Petites Sœurs de la Sainte-Famille. Mais il ne veut rien entendre, il est fou amoureux. Pour lui, c’est inadmissible et même un gâchis de laisser une telle beauté aller s’enfermer dans un couvent. Malgré son insistance, Marie, qui porte en elle des secrets qu’elle ne souhaite pas dévoiler en cédant à cet amour fougueux, préfère poursuivre son désir. L’amour de Marcel est d’autant plus impétueux qu’il décide de se rendre au couvent pour y revendiquer « sa belle Marie ». Un véritable esclandre éclate, et les forces de l’ordre sont obligées d’intervenir. Mais au nom de l’amour, il semble loin de se décourager !

La lecture de cette œuvre implique des sentiments mitigés. Au-delà de ses séquences comiques, ce roman soulève des questions substantielles à l’existence de l’Homme. On peut notamment questionner le pouvoir de l’amour : jusqu’où peut nous mener un sentiment amoureux ? L’amour qui naît du premier regard, de la beauté physique, est-il sincère et peut-il tenir longtemps ? Qu’est-ce qui peut expliquer ce comportement de Marcel ? Par ailleurs, les raisons qui poussent généralement certains à devenir religieux sont-elles exclusivement inhérentes à leur désir de servir Dieu ? Aussi, la question cruciale de la chasteté dans l’Église catholique remonte en surface. Voilà autant d’interrogations, non exhaustives, que peut susciter ce texte du poète et romancier canadien.      

Daniel Guénette, à soixante-dix ans et malgré sa prolifique carrière d’écrivain, semble encore avoir du souffle pour écrire. Il continue de chérir des rêves et des projets, et son ordinateur ne tarit pas de manuscrits. Par exemple, il a un recueil de poésie qui paraîtra aux Éditions de la Grenouillère, à l’automne prochain : « C’est un recueil d’amitié posthume. Il contient des poèmes que l’on pourrait dire biographiques. La figure de mon ami, feu Gérald Tougas, y est évoquée. L’homme était un collègue, enseignant comme moi au collégial. Il était aussi romancier. » On peut également noter un essai portant sur la poésie, dont quelques chapitres ont été écrits il y a plus de vingt ans. Fortement remanié au cours de ces années, cet ouvrage est l’aboutissement de ses réflexions sur la poésie qui a décidément été au centre de toute sa vie. « Quand ces deux ouvrages auront été publiés. Un petit roman qui dort dans mes tiroirs depuis deux ou trois étés verra le jour, ainsi qu’un recueil de poésie. Mais il faut entre les publications laisser au lecteur le temps de souffler. Ces livres ne paraîtront que dans deux ou trois ans. Quant aux grandes œuvres dont je rêve, il faudra laisser à l’eau beaucoup plus de temps encore pour qu’elle remonte dans le puits », ajoute-t-il, tout souriant.  

Boris Noah

4 commentaires

  1. Je tiens à remercier l’équipe d’Ou’tam’si Mag et tout particulièrement sa directrice de publication, Pénélope Mavoungou ainsi que son rédacteur en chef, Boris Noah, qui signe ici le portrait consacré à mes écritures.
    Ces personnes sont fort sympathiques. Je leur souhaite du vent dans les voiles et des fleurs dans les yeux. Enfin ! On me comprend, elles méritent tout le succès du monde. Merci.

    1. Monsieur Chartier,
      Merci pour ces mots gentils. Dans cet article, il était question de retracer le parcours inspirant de Daniel Guénette. Nous avons donc profiter de l’occasion pour présenter son œuvre, de manière superficielle.

      L’œuvre de Daniel Guénette est immense, pour en parler en toute exhaustivité et en faire une étude, il faudrait un travail beaucoup plus approfondi et y consacrer beaucoup plus de temps. Vous avez donc raison de dire qu’il en faut un autre. Et nous-y penserons!

      Nous vous remercions pour votre intérêt.

  2. Vous avez su rendre, Monsieur Noah, le talent, la passion, la candeur et la générosité de Daniel Guénette. Votre article est un juste retour des choses pour Daniel.
    À mon avis, il en mériterait un autre pour présenter l’originalité de ce qu’il appelle humblement ses «petites études» publiées à un rythme incroyable sur son blogue. Il dépasse agréablement le carcan de la critique littéraire conventionnelle.

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