La Main d’Iman de Ryad Assani-Razaki

Cette année, je me challenge à lire chaque mois un auteur de chez moi ; c’est l’occasion que j’ai trouvée d’explorer la littérature béninoise en tous genres. Pour commencer, j’ai jeté mon dévolu sur un roman, car c’est mon genre littéraire de prédilection. Les premiers romans ont un charme très particulier : celui d’une première rencontre avec un talent qu’on découvre, qu’on veut voir se révéler au monde et nous enthousiasmer chaque fois davantage au gré des créations. J’ai lu le premier roman du Béninois Ryad Assani – Razaki et ma foi, quelle lecture !

Dans une écriture très poétique, l’auteur fait intervenir plusieurs personnages qui nous livrent tour à tour les récits captivants de leurs existences. Des existences marquées par le poids des traditions et de la religion, par la violence, par le handicap, par la délinquance, mais aussi par l’amour et par l’amitié.

Les narrateurs Toumani, Hadja, Zainab, Désiré et Alissa sont tous liés à Iman qui est le personnage clé de ce roman choral. Iman est un enfant métis abandonné par son père français retourné en Hexagone après ses aventures de colon blanc en Afrique. Il est surtout brisé par le rejet de sa mère et son exil forcé de la famille uni-couleur qu’elle se sera résolue à construire et dans laquelle son fils naturel n’aura jamais sa place. Plus tard, sa liaison avec Anna, une touriste française, cristallisera un peu plus son espoir fou de s’extraire de son profond mal-être par la voie de l’exil.

La société africaine dans laquelle évoluent ces personnages est d’une violence révoltante. Certains penseront que cela explique parfaitement le désir d’immigration de nombreux membres de cette société africaine, quoiqu’il leur en coûte. Il faut le rappeler, les candidats à l’exil clandestin subissent souvent pire que la mort lors de leur périple pour regagner l’Europe. Les plus chanceux d’entre eux vivent la plus amère des désillusions à leur arrivée dans un ailleurs qui ne veut pas d’eux.

J’ai surtout été bouleversée par Toumani, Désiré et Iman, les personnages et enfants de ce roman. Cette plongée au cœur de leurs souffrances nous fait éprouver leurs peurs, leurs colères, leurs révoltes et leurs désespoirs. Voici un extrait d’un monologue du petit Désiré, âgé alors de sept ans :

« Quand on est enfant le temps s’étale à l’infini. Tout est grand, trop grand, impossible à mesurer, à contrôler. Les émotions impossibles à contenir. Mon cœur en était rempli et j’avais constamment l’impression de suffoquer. J’avais l’impression de vivre plongé dans l’obscurité et la pression des abysses de l’océan. L’impression de vivre en apnée. J’avais l’impression que je n’allais jamais grandir et j’étais terrifiée parce que je savais que je ne survivrais pas longtemps à mon enfance. Je courrais un marathon dans un désert torride, et plus je forçais, plus la ligne d’arrivée s’éloignait. » (P. 96)

Cet autre extrait ci-après dévoile mieux la trame de fond de ce roman qui dénonce les drames quotidiens de milliers d’enfants vendus chaque jour et esclavagisés. Ce, dans un contexte spécifiquement africain où, à ce jour encore, plus de 50 % des individus n’ont pas d’identité légale. Pour cause, les naissances ne sont pas systématiquement enregistrées.

De nombreux enfants et adolescents se retrouvent au cœur d’un trafic d’êtres humains au sein même de la société béninoise. Ce qui était à l’origine une tradition fondée sur la solidarité intrafamiliale s’est transformé en esclavage moderne. Laquelle solidarité consistait à placer des enfants chez des parents plus ou moins éloignés et plus aisés, pour leur donner une meilleure éducation. Ces enfants et adolescents, appelés vidomegons, sont placés comme domestiques ou envoyés travailler sur les marchés. Ils sont privés d’instruction et de protection et subissent souvent les pires sévices, en toute impunité, de la part de leurs tuteurs.   

 « J’ignore quel âge j’avais quand j’ai rencontré Iman. J’ignore quel âge j’ai aujourd’hui. Il n’y a de preuve de ma naissance sur aucun document, et toutes les personnes qui auraient été présentes ce jour-là ont disparu de ma vie. J’aurais très bien pu ne pas exister. C’est ce que monsieur Bia a compris quand il a décidé de m’enterrer. Il ne me tuait pas vraiment parce que je n’étais jamais né. Qui aurait remarqué un seul mouton manquant dans le troupeau des enfants vendus en ville chaque jour ? […]

Pour la première fois, je me suis dit que peut-être la quantité ne diminue pas la valeur. Peut-être qu’une vie n’en vaut pas une autre, que chaque individu a de l’importance. Même moi, Toumani, né un jour inconnu, d’un père inconnu et d’une mère inconnue. C’est le don qu’Iman m’a fait. Il a fait germer en moi l’idée que j’avais non pas le droit, mais le devoir de vivre. Et à partir de ce moment, cette idée ne me quitterait plus jamais. » (Pp. 119 et 120)

Tels sont les propos du jeune Toumani, qui se trouvera dans l’incapacité de gérer ses sentiments et ses ressentiments humains. Cela aura pour conséquence de le faire basculer dans l’engrenage de la violence et de le couper de ses amis.

Toutes leurs voix continuent de raisonner en moi longtemps après avoir tourné la dernière page de ce poignant roman, que je vous invite à découvrir.

Ayaba

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