Le continent du Tout et du presque rien de Sami Tchak

Le dernier roman de Sami Tchak accompagne le lecteur dans sa grande réflexion sur l’Afrique. Il s’articule en deux parties. Dans la première partie du roman ; Maurice Boyer, son personnage principal, un universitaire français à la retraite, se remémore l’expérience la plus marquante de sa vie. À la fin des années soixante, Maurice est étudiant et il s’est choisi pour mentor l’anthropologue George Balandier dont le livre « l’Afrique ambiguë » demeure son livre de chevet depuis ses seize ans. Sur les traces de son mentor, Maurice se rend à Tèdi, un petit village du centre du Togo. Il y séjournera deux années en totale immersion avec les villageois, pour récolter les éléments de terrain lui permettant de rédiger sa thèse de doctorat.

Cette trajectoire personnelle du jeune étudiant s’inscrit alors dans la tradition occidentale de théorisation de l’Afrique élaborée par moult anthropologues, ethnologues, sociologues et simples voyageurs occidentaux depuis « leur regard vertical ». Trois personnages jouent un rôle prépondérant durant le séjour de Maurice à Tèdi. Il s’agit de Wouro-Toro le chef du village, d’Amamatou son épouse favorite et de l’Iman dont il fit « le héros des 680 pages de sa thèse » soutenue deux ans après son retour en France. Ce n’est qu’au crépuscule de sa vie que Maurice s’interroge sur les thèses qu’il a longtemps défendu, à l’instar de tous ceux qui ont produit un savoir ethnologique sur des territoires colonisés. Le chef Wouro Tou l’avait pourtant déjà mis sur la voie :

Les histoires que tu raconteras à partir de ce que tu auras vu et entendu ici, ce seront tes inventions, elles ne nous concerneront pas 

Dans la deuxième partie du roman, l’auteur fait intervenir autour de Maurice Boyer différents personnages hétéroclites. Il y a entre autres, l’épouse de Maurice qui est une brillante universitaire française, mais aussi Safiatou Kouyaté la malienne, son ancienne étudiante devenue une essayiste à succès et sa maîtresse. Il y a également l’anthropologue Jean Tournant, le poète sénégalais Laye Ndiaye, un ancien collaborateur de Jacques Foccart prénommé Bernard Faucon Larron ou encore Pharaon l’activiste kemite . L’auteur met en scène de savoureuses joutes verbales entre eux. Ces débats d’idées ont pour but de mieux nous faire appréhender ce qu’est l’Afrique, ce continent du Tout et du presque rien. Est-ce une invention, une réalité, un concept, un fantasme, ou alors une utopie ?

Après une longue période où l’Afrique était exclusivement théorisée par des étrangers, de nos jours, des enfants de l’Afrique ont également développé des concepts censés mieux expliquer et mieux dire l’Afrique. C’est l’occasion pour le lecteur de découvrir ou de redécouvrir différents concepts comme l’afropessimisme, le panafricanisme, le néocolonialisme, « la fermentation », « l’empoubellement ». Le roman aborde de nombreuses questions liées à l’histoire récente de l’Afrique telles que la colonisation, le développement, l’émigration, l’assimilation, le racisme ou encore l’émancipation. Il évoque aussi des épisodes peu connus de son histoire comme le massacre du peuple Héréros en Namibie perpétré par les Allemands pour parfaire leur solution finale utilisée durant le second conflit mondial de 1939-1945 ou encore les missions des tirailleurs sénégalais en Amérique latine.

Sami Tchak développe dans ses romans certains de ses thèmes de prédilection comme la condition de la femme et la détresse identitaire. De plus, j’ai lu peu de romans qui abordent aussi bien la thématique de la vieillesse que celui-ci. Finalement, les expériences intimes du personnage principal qui nous sont décrites dans le roman illustrent bien la complexité des rapports que nous entretenons avec nous-même et avec les autres, tout au long de notre vie. La lecture de ce roman dense et foisonnant a été une expérience très agréable et très enrichissante. Je vous le recommande chaleureusement.

Ayaba

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