Les impatientes de Djaïli Amadou Amal

Analyse littéraire

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Honneur à Djaïli Amadou Amal, Les impatientes, Paris, Éditions Emmanuelle Collas, 2020.

Les impatientes. Tout le monde en parle dans le monde littéraire. Mon libraire attend que je le lise pour me poser certaines questions. Une amie m’a aussi dit qu’elle avait des questions à me poser, après ma lecture. Plus de cinq mois dans ma bibliothèque. Enfin la lecture.

Je ne sais pas pourquoi ce roman me fait penser à Une si longue lettre de Mariama Bâ, ou encore aux romans de mon enfance à l’instar de Cœur d’Aryenne de Jean Malonga, L’étrange destin de Wangrin d’Hampaté Bâ, L’affaire du silure de Guy Menga ou bien Petit Piment d’Alain Mabanckou. La simplicité peut-être ! Dans Les impatientes, il me semble que l’écrivaine a donné de tout ce qu’elle possède et la simplicité en fait partie, car, en réalité, ce roman, est si accessible qu’il peut être lu par tout le monde.

Avec une simplicité franche, un indubitable talent de conteuse, sans réprimander qui que ce soit, Djaïli Amadou Amal, peule et musulmane, raconte trois tranches de vie des claustrations contraintes aux femmes peules et musulmanes d’une ville camerounaise. C’est en cela, bien au-delà de l’histoire des trois femmes qu’elle met en exergue, que se fonde son originalité.

 Il est difficile le chemin des femmes, ma fille. Ils sont brefs les moments d’insouciance. Nous n’avons pas de jeunesse. Nous ne connaissons que très peu de joies. Nous ne trouvons le bonheur que là où nous le cultivons. À toi de trouver une solution pour rendre ta vie supportable. Mieux encore pour rendre ta vie acceptable. C’est ce que j’ai fait, moi, durant toutes ces années. J’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs.

Une ville, une clôture, une famille, un père et ses quatre épouses, une trentaine d’enfants. Mais aussi la famille élargie, l’oncle Hayatou qui décide presque de tout. Tel est l’environnement de Ramla, une jeune fille peule amoureuse de l’école et de la culture, mais très conditionnée par sa culture, la culture des siens. Jeune fille, « dans un mariage on ne recherche pas que l’amour. Le plus important pour une femme est d’être à l’abri du besoin. Protégée, adulée », lui dit sa mère. Ramla croit qu’on peut se marier par amour, elle croit qu’une femme peut étudier. Balivernes, répond son père. Une femme n’a nullement besoin de cela. Pour sauver l’honneur de la famille et les affaires de son père, elle va se soumettre à la volonté de celui-ci : épouser un homme âgé et déjà marié. C’est la tradition et personne ne déroge à la règle, notamment lorsqu’on est une femme.

Il y a aussi Hindou, la sœur de Ramla. Elle épouse son cousin alcoolique, drogué et violent, parce que cela a été décidé ainsi. Elle ne connaîtra peut-être jamais l’amour parce que dans son univers, c’est un langage qu’on ne parle pas. N’en pouvant plus, elle s’enfuit. Retrouvée, elle est ramenée et sévèrement punie. Sa mère elle-même esclave de la tradition adopte un silence qui questionne. Elle doit protéger son mariage, même si ses filles doivent en pâtir. Malheureusement. Hindou accouche d’une petite fille et devient folle ou le monde décide de la considérer comme telle.

On confirme que je suis folle. On commence à m’attacher. Il paraît que je cherche à fuir. Ce n’est pas vrai. Je cherche juste à respirer. Pourquoi m’empêche-t-on de respirer ? De voir la lumière du soleil ? Pourquoi me prive-t-on d’air ? Je ne suis pas folle.

Et puis, il y a Safira, certainement, mariée de force à une époque révolue, mais aujourd’hui supérieure à une autre femme parce que première épouse. Elle est la daada-saaré, la première épouse. Elle a un statut privilégié par rapport aux autres. Elle apprend qu’elle aura bientôt une co-épouse intellectuelle, puisque Ramla est en classe de terminale. Jalouse, elle est prête à tout, même à se faire alphabétiser ou à faire du mal. Mais aux yeux de son mari, elle fait semblant puisque le devoir de la daada-saaré, c’est d’accueillir la nouvelle qui arrive, de la considérer comme une petite sœur. Son récit est celui du tourment, du supplice et des roueries qu’elle occasionne dans une visqueuse et hilarante vengeance par amour pour son mari.

Je préfère la mort que de le savoir dans les bras de cette fille.

Trois, donc elles sont trois à vivre des situations tragiques, chacune dans son coin. Safira épie, violente intérieurement, sourit faussement. Elle essaie d’entretenir faussement l’esprit de la famille et s’imagine qu’elle réussira à garder pour elle seule, son mari qui, en réalité n’intéresse même pas Ramla. Mais ces trois-là ont une chose en partage : leur acharnement à garder leur liberté et à conserver leur dignité et à obtenir l’objet de leurs désirs. Le monde pourtant ne les comprend pas. Il stigmatise les deux premières. La troisième subit.

En découvrant Les impatientes, je confirme la réflexion que je me suis faite il y a quelques jours sur la simplicité ou la naturalité des œuvres qui ne cherchent pas d’abord à faire sensation, mais qui racontent avec clarté et franchise des récits de vie. Je pensais aux romans cités en introduction. Quoique le lyrisme ici soit quasiment absent, mais le roman reste porté par une écriture qui se laisse découvrir au fil de la lecture comme pour mieux représenter l’histoire. Les impatientes touchent une thématique actuelle et universelle, mais le roman laisse la porte ouverte à l’espérance dans la douleur, dans la liberté de se taire ou de fuir, de rester. On songe à se sauver et à sauver la tradition en lui permettant de s’adapter. L’air de rien, sans avoir l’air d’y toucher, Djaïli Amadou Amal, femme engagée pour le bien-être de la jeune fille et de la femme au Sahel, a su toucher à quelque chose de tragique et d’universel.

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