Murambi, le livre des ossements

 Le monde entier se sclérose de stupéfaction en avril 1994, face aux premières images effroyables que diffusent les médias sur les massacres d’une communauté rwandaise. Les Tutsi n’ont pas droit à la vie, pensent les Hutu, qui les tuent avec une animalité déconcertante. Jusqu’en juillet 1994, le Rwanda est le théâtre d’interminables massacres à coups de machettes, haches, pierres et autres. Aucune infamie n’est épargnée pour rendre la mort plus atroce. Une vraie boucherie humaine qui fera malheureusement plus d’un million de morts, et suscitera très peu l’indignation des autres pays africains. L’Occident semble s’y intéresser un peu plus, mais de manière complice, puisque ses médias diffusent des informations erronées et parlent dès le début des affrontements[1] entre deux communautés rwandaises, non pas de l’acharnement meurtrier des Hutu qui veulent exterminer les Tutsi pour des raisons essentiellement tribalistes et politiques.

En vérité, pendant le génocide des Tutsi du Rwanda, l’Afrique avait la tête ailleurs. Elle célébrait légitimement, à travers la victoire de Nelson Mandela le 10 mai 1994, la fin d’un système raciste en Afrique du Sud. Elle se passionnait pour la Coupe du monde de football qui se déroulait aux États-Unis du 17 juin au 17 juillet. Quant aux évêques africains, ils étaient rassemblés à Rome, d’avril à mai 1994, pour le premier synode africain au cours duquel ils ont parlé de “l’Église-famille de Dieu”. Ils n’ont eu en cette circonstance solennelle aucun mot de compassion pour leurs fidèles rwandais ensevelis dans les charniers de l’histoire.


Quatre années après le génocide, le silence demeure, notamment dans la sphère intellectuelle et artistique. La modicité des travaux scientifiques, historiques, littéraires ou même cinématographiques, entre autres, est inquiétante. C’est ainsi qu’un groupe de dix artistes (écrivains, peintre et cinéaste) africains d’horizons divers débarque dans la capitale rwandaise, Kigali, en juillet 1998, pour une résidence. Née sous l’impulsion de Maïmouna Coulibaly et Nocky Djedanoum, cette résidence de création, Rwanda : écrire par devoir de mémoire, a permis à Koulsy Lamko, Véronique Tadjo, Monique Ilboudo, Tierno Monénembo, Abdourahman Waberi, Boubacar Boris Diop et les autres, d’être en contact direct avec les sites et vestiges du génocide, ainsi qu’avec les survivants et les bourreaux du triste événement, deux mois durant. Il était question pour chacun d’entre eux de produire une œuvre, comme il le souhaitait, sur le génocide. Et le rendu final a été remarquable.      

C’est donc de cette résidence que naît le roman Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop. Conscient du fait que « L’écrivain africain, interdit d’innocence, est soumis au devoir de porter à travers sa parole les maux et les souffrances des siens », le romancier sénégalais fait paraître ce livre pour contribuer à briser le mutisme qui a longtemps entouré le dernier génocide du XXe siècle et rappeler également à quel point il était inhumain. Le roman est donc publié pour la première fois en 2000, aux Éditions Stock. En 2006, le texte est traduit en anglais aux USA et publié chez Indiana University Press. Zulma le réédite en 2011 après que Stock l’a retiré de la vente. Et en 2022, les Éditions Flore Zoa l’édite une nouvelle fois, pour le bonheur du lectorat africain, après qu’il a permis à son auteur de remporter le Neustadt International Prize for Literature en 2021.

Au cours du génocide, un homme important de Murambi a regroupé ici des milliers de Tutsi, leur promettant de les protéger. Puis, quand ils ont été assez nombreux, les Interahamwe sont arrivés et le carnage a commencé »

Cet homme important s’appelle docteur Joseph Karekezi, il est le géniteur de Cornelius Uvimana revenu au Rwanda quatre ans depuis la fin du génocide, après un exil d’une vingtaine d’années passé à Djibouti. Dès son retour, il veut savoir tout ce qui s’est passé durant le génocide qui pour lui n’avait aucune raison de se produire. Il apprend alors le rôle malsain et même surprenant qu’a joué son père, docteur Karekezi qui, bien qu’étant Hutu, n’a eu de cesse de défendre les Tutsi. Il était connu pour son attachement aux valeurs de la justice et de l’égalité. Mais pendant le génocide, il se sert de son statut social, du respect et de la confiance que lui vouaient les opprimés, pour les regrouper à l’École technique de Murambi sous prétexte de les protéger. Des milliers de Tutsi vont donc y être tués par des miliciens, les interahamwe, qui travaillent sous ses ordres. La confiance était d’autant plus grande que la femme du docteur Karekezi, une Tutsi, et ses enfants, faisaient partie de ces milliers de personnes qui se croyaient à l’abri. À l’ébahissement de tous, ils ont également été tués à sa demande. Dès lors, Murambi est devenu une terre des ossements.  

Gérard Nayinzira, un rescapé du génocide ayant fui ce lieu avant le carnage, est celui qui offre une visite guidée à Cornelius lorsqu’il se rend à Murambi, dans cet espace où les ossements des victimes sont exposés comme dans un musée. Il lui raconte les horreurs qu’il a vues pendant ce douloureux événement, lesquelles continuent de le hanter au point d’avoir de la rancœur pour Cornelius parce qu’il est le fils du tortionnaire:

 

À Murambi, au début de l’attaque, j’ai vu un Interahamwe violer une jeune femme sous un arbre. Son chef est passé et lui a crié : “Hé, toi, Simba, partout où on va, c’est toujours la même chose, les femmes d’abord, les femmes, les femmes ! Dépêche-toi de finir tes pompes, on a promis à Papa [docteur Karekezi] de bien faire le travail !” Le chef a fait quelques pas, puis, se ravisant, est revenu écraser la tête de la jeune femme avec une grosse pierre, et il y a eu d’un seul coup juste cette bouillie rouge et blanche à la place du crâne. Cela n’a pas interrompu le milicien Interahamwe […]

En effet, Murambi, le livre des ossements est un roman écrit sous forme de journal, en ce sens que l’auteur a mis plus d’attention à révéler la gravité des faits qui ont marqué le génocide. Consciemment, Boubacar Boris Diop met un accent sur la barbarie perpétrée durant ce carnage, ce qui est le résultat de sa rencontre au Rwanda avec ceux qui ont vécu d’une manière ou d’une autre le génocide. Pour cela, ce roman est une série de témoignages fictionnalisés. L’auteur a pris le soin de construire son récit autour du génocide, en donnant la parole aux victimes, aux bourreaux, aux rebelles qui se sont opposés à l’avancée de cette catastrophe et aux Français venus en rescousse pour mettre fin aux tueries. Ce, en y mettant moins un entrain esthétique. Il le relève lui-même dans la postface du livre :

Je ne voulais donc pas revenir du Pays des Mille Collines avec une œuvre de fiction et, d’une certaine manière, la promesse a été tenue : Murambi, le livre des ossements accorde beaucoup plus d’importance aux faits rapportés par mes interlocuteurs qu’aux tours de passe-passe narratifs souvent associés à une écriture expérimentale qui était, on me permettra de le dire ainsi, ma marque de fabrique.

L’opération Turquoise dont parle Boubacar Boris Diop dans le texte relève de sa volonté de montrer le rôle joué par la France pendant le génocide. Lors de cette opération militaire, les Français sont accusés de soutenir le régime génocidaire.

Deux mille cinq cents de leurs soldats, lourdement équipés, sont en train de prendre position à Goma et Bukavu au Zaïre. Ils appellent cette affaire opération Turquoise. Il s’agit, paraît-il, de se porter au secours des Tutsi menacés de génocide. On verra comment ils vont s’y prendre pour sauver des gens morts depuis si longtemps. C’est une farce bien sinistre.

Dans cet extrait, Jessica, membre de la guérilla qui s’est mise au travers du chemin des Hutu, émet déjà des réserves sur l’intervention militaire française. Et la suite lui donne raison. Les militaires de cette opération sont contactés pour protéger les bourreaux du génocide et faciliter leur fuite du Rwanda. Au moment où les forces rebelles sont en passe de prendre le contrôle du pays, le colonel Perrin aide Joseph Karekezi à s’enfuir vers le Zaïre. La responsabilité de la France dans ce génocide est donc, à bien des égards, accablante, le rapport de l’historien français Vincent Duclert paru en 2021 l’a d’ailleurs confirmée.

Ce roman est une interpellation sur les guerres fratricides dues aux revendications tribalistes et identitaires qui ont pignon sur rue en Afrique. Dans un même pays, certaines communautés se disent supérieures aux autres et pensent avoir plus de légitimité pour la gestion du pouvoir par exemple, qu’il soit traditionnel ou politique. D’autres se disent lésées et veulent conquérir le pouvoir ou reconquérir leurs privilèges d’antan. Avant de pointer du doigt la colonisation qui est indéniablement la cause de bon nombre de ces conflits, avec notamment la création des frontières dont elle est à l’origine, il faut avoir la lucidité de reconnaître que les conflits intercommunautaires existent depuis fort longtemps en Afrique et ne sont pas prêts à s’arrêter. Le génocide des Tutsi au Rwanda a peut-être été plus virulent en peu de temps, mais d’autres cas font des dégâts humains aussi importants au Cameroun, en République démocratique du Congo, en Éthiopie, entre autres.

Murambi le livre des ossements, a, en définitive, le mérite d’être une belle réaction aux propos de l’ancien président français, François Mitterrand, qui disait à l’un de ses proches en 1994 : « Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important. » À l’aune du succès international qu’il a eu, ce roman est la preuve que le génocide rwandais est bien plus grave et important pour mériter de tels propos minorants. Iln’est donc pas seulement un livre pour les Tutsi au Rwanda, mais un livre construit pour tous les espaces du monde où l’humanité est menacée à cause de l’identité.

Boris Noah

[1] La riposte des Tutsi arrive bien après, avec la résolution du Front Patriotique Rwandais, dirigé par un certain Paul Kagamé, de ne plus laisser ce carnage continuer, mais aussi de conquérir le pouvoir.

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