Poupée de rouille – David Ménard

David Ménard signe ici un recueil percutant. Comme à son habitude, il met en exergue les rapports humains. Il développe tout d'abord le rapport à soi-même, puis les rapports avec autrui et avec la société. Poupée de rouille est un recueil de poèmes assez spécial puisqu’il est écrit à la manière d’un conte. L’auteur y traite de la condition humaine sous le prisme de la misère sociale. Cependant, ici il s’agit de la reprise (sous forme de conte poétique) de La Corriveau.

« Il y a longtemps que je suis fasciné par La Corriveau. J’ai vu, à l’âge de onze ans, sur les ondes de Radio Canada, La Corriveau, une œuvre dramatique télévisuelle réalisée par Jean Salvy d’après la pièce de Guy Cloutier, avec Anne Dorval dans le rôle-titre. C’est à ce moment-là que j’ai découvert La Corriveau et que j’ai été marqué par elle (…). J’ai voulu, moi aussi, raconter son histoire, à ma façon.»

Ménard revisite l’histoire de La Corriveau qu’il considère comme une « femme mythique ». Son rêve a toujours été d’élucider ce qu’il considère comme une part de mystère planant sur cette femme que le monde avait choisi de nommer « sorcière ». On n’oubliera pas, dans ce penchant du poète, qu’il y a aussi son intérêt pour les laissés-pour-compte et autres marginaux de la société. Ménard a donc voulu redonner à cette figure féminine québécoise ses lettres de noblesse. Remettre en question l’histoire pour résister au classement afin de ne pas oublier : tel est le sens de Poupée de rouille. Résister pour restaurer la dignité et donner un autre sens à l’histoire. Montrer qu’à cette époque, la justice pouvait faire beaucoup de mal et développer un système d’injustice plutôt que de justice.

Ménard nomme la victime, La Corriveaula Québécoise criminelle condamnée par une cour martiale britannique. La Corriveau pour lui est un être humain qui vient d’un milieu précis et qui porte une identité et qui a vécu une situation avec son deuxième époux qu’elle ne haïssait certainement pas. L’auteur pense que la peine a été trop dure et humiliante et qu’on n’aurait pas dû la mettre dans la cage réservée aux criminels.

On retrouve ici une part de l’histoire certes, mais il y a aussi l’autre part : la fictive.

Comme on le constate, l’histoire aide David Ménard à dénoncer ce qui existait en 1763, mais qui continue d’exister sous une autre forme dans la société actuelle à travers diverses sortes de traitement à l’endroit des humains.

255 ans ont passé et la force du récit demeure. La Corriveau c’est un souvenir qui est traduit de plusieurs manières. L’écrivain retourne la blessure cuisante de La Corriveau. Il en ressuscite la trace.

Le titre Poupée de rouille peut aussi porter à confusion. En effet, pour ma part le mot poupée m’a questionnée dès le départ. Il m’a fait penser à l’histoire d’une orpheline. Quand on l’a lu on comprend qu’il n’est pas, de prime abord, l’histoire que le lecteur curieux peut identifier.

Retenons d’emblée que l’auteur ne refait pas le procès de La Corriveau pour condamner les Britanniques. Il estime juste qu’on aurait pu comprendre son acte comme une volonté de l’amour voulant sauvegarder l’image de l’être aimé en pleine dégénérescence et le soustraire de toutes les humiliations possibles. L’intérêt, outre celui qui, littéraire, est certain compte tenu de la qualité de la langue et de la construction formelle de l’ouvrage relève de l’enchâssement des horizons convoqués. Celui que constitue cette « femme-mémoire », dont le temps de l’existence et le temps verbal se révèlent étrangement référencés à un passé élevé à une puissance quasi mythique, plus vrai que tout présent ; celui que constitue un pays habité par des esprits.

Revisité à la lumière d’un soleil contemporain fait des déclarations des droits humains et des chartes pour la dignité, des mouvements féministes, La Corriveau devient l’espace, non d’une réécriture, mais d’une métamorphose, celle d’une Marie-Josèphte devenant l’héroïne d’une histoire dont elle fut condamnée sans être écoutée. Certes, il s’agit toujours d’une femme qui a tué, et dont l’acte ne peut être justifié puisqu’il est question d’une vie qui est ôtée ; mais, si elle est condamnée c’est parce qu’elle a tué non pas parce qu’on ne l’aimait pas, mais parce que l’acte de tuer en soi n’est pas bon. Néanmoins, condamnée à mort, était-ce le sort réservé aux criminels qui devait lui être imposé ? Peut-être aurait-on dû écouter La Corriveau et comprendre la force de cet acte ?

La force de ce recueil, c’est, selon moi, de n’être ni une revanche ni une histoire de martyr. C’est une suite, une réponse historique, le pan de l’histoire du Québec, l’histoire de l’occupation britannique, le parcours de la femme dans l’histoire. Effectivement, Ménard n’est pas fâché avec l’histoire; il veut simplement montrer qu’on aurait dû faire montre d’une certaine empathie, de l’effacement de la victime, de « la nonchalance majestueuse » des Britanniques qui peuvent être vus comme des criminels, tout compte fait. Il opère en quelque sorte une mutation de l’illogique, la restauration enfin, et un après, un itinéraire de vie. De ce fait, Poupée de rouille devient comme la tentative de dire la dignité et l’amour au cœur de la justice au moyen d’un style précis pour faire ré-exister ce qui devait l’être.

En conclusio,n me vient cette pensée d’Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regarde sans rien faire ». David Ménard selon moi a accompli ce qu’il lui fallait accomplir pour restituer cette partie de l’histoire selon sa compréhension. Si Ménard ne refait pas le procès de La Corriveau, peut-on sous-entendre qu’il fait, indirectement, le procès de l’histoire?

Nathasha Pemba

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimeriez lire également:

Marie Réparatrice — Louis-Philippe Hébert

Marie Réparatrice raconte l’histoire de la petite Marie, dotée de pouvoirs miraculeux qui lui permettent de ressusciter les animaux morts et de guérir les cœurs et les corps. Ce recueil de 56 pages met en avant l’histoire du chat de Marie, écrasé par une voiture, pour illustrer que guérir ou ressusciter n’est pas une tâche aisée.

Read More

Sans morale — Laurent Robert

Laurent Robert explore une variété de formes et de styles poétiques dans son recueil composé de 100 poèmes. Il offre une expérience riche et diversifiée pour les lecteurs. En intégrant des genres allant du haïku au sonnet en passant par le tanka, il démontre sa mobilité et son engagement envers la diversité de la poésie. Le

Read More

Poésie- Lieux dits -Collectif

Pour les éditions Prise de parole, la publication d’un recueil collectif, à l’occasion de leur 50ᵉ anniversaire, est évidemment un moment spécialement mémorable. Six femmes, plusieurs façons de penser : Miriam Cusson, Yolande Jimenez, Suzanne Kemenang, Andrée Lacelle, Charlotte L’Orage, Guylaine Tousignant *** Abstraction faite des nuits fiévreuses et des angoisses existentielles (ce qui donne toute la

Read More

Rictus -Eddy Garnier

Eddy Garnier, poète de la diaspora né dans le Plateau Central d’Haïti, a consacré son œuvre à défendre les principes de justice dans une dimension universelle. Installé dans la région de l’Outaouais, il a puisé son inspiration dans les réalités de la vie quotidienne, les luttes sociales et les questionnements existentiels. Dans son dernier recueil

Read More

« Si j’écris, c’est pour échapper réellement à une certaine solitude et pour essayer d’attirer le regard de l’autre. […] Je cherche simplement à sortir de ma solitude et mes livres sont des mains tendues vers ceux, quels qu’ils soient, qui sont susceptibles de devenir des amis »

Articles les plus consultés
Publicité

un Cabinet de conseil juridique et fiscal basé à Ouagadougou au Burkina Faso

Devis gratuit