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Conversation avec Mickaël Carlier

Le début de l’écriture a été presque automatique, inconscient : je me suis laissé aller dans une histoire dont je ne savais rien a priori, que je ne préméditais pas. Je suivais ce personnage, Dan, qui entrait de plein fouet dans une région inconnue et hostile.

Bonjour Mickaël. Je suis très curieuse et je pense que je vais commencer par ce qui me vient à l’esprit : NOVAE. De quoi s’agit-il ? Y a-t-il un lien avec la croissance personnelle dans ce qui se fait chez NOVAE ?

Novae est une entreprise que j’ai fondée en 2006. C’est un média d’information spécialisé en développement durable et innovation sociale. Nous mettons en lumière les projets porteurs de sens, sur le plan environnemental, social, afin que les entreprises et organisations adoptent des pratiques plus douces pour la planète et nous-mêmes. En ce sens, et bien que ce ne soit pas sous cet angle que l’on présente nos activités, oui, on peut considérer qu’il y a un lien avec la croissance personnelle : la mienne, en tant qu’entrepreneur depuis 16 ans ; mais aussi celle de tous nos lecteurs et lectrices qui cherchent à arrimer valeurs personnelles, sens, et carrière professionnelle.

En créant NOVAE, quel manque souhaitiez-vous combler dans l’univers des médias au Québec ?

Je cherchais d’abord à créer mon emploi idéal ! Il n’existait pas, je l’ai donc inventé ! Blague à part, si aujourd’hui les enjeux climatiques sont omniprésents dans les médias et dans la conscience collective, en 2006, les notions de développement durable étaient très floues, tant pour le grand public que pour les entreprises. Je me suis dit que dans chaque organisation, il devait bien y avoir une ou deux personnes qui comprenaient ces enjeux et avaient envie de s’y investir. C’est comme ça que j’ai établi les prémices d’une communauté de lecteurs et lectrices, qui n’a fait que croitre au fil des années. Novae, avec son site web, ses conférences, ses remises de prix, ses formations entre autres, est au fil des années devenu un média de référence, une véritable communauté apprenante.

Et plus tard… La vocation d’écrivain refait surface ?

Oui, c’est un rêve que j’avais depuis l’adolescence, mais que j’ai longtemps mis de côté. Parce que je me suis investi dans plein d’autres aspects de ma vie, mais aussi parce que je n’osais pas croire en ce rêve. Et puis un jour, je me suis demandé ce qui comptait pour moi, ce que je voulais accomplir dans ma vie, et l’écriture est revenue aussitôt. Alors je m’y suis mis. C’était il y a près de dix ans ! J’ai écrit les soirs et les fins de semaine, des phases d’écriture très morcelées, parce que mes autres occupations — père et entrepreneur notamment — prenaient toute la place ! J’ai eu des périodes où je doutais énormément, je laissais le projet pendant des mois, puis j’y retournais. Le manuscrit prenait tout de même forme peu à peu, si bien que je me suis juré d’aller jusqu’au bout. Être publié ne dépend pas de nous, mais aller au bout de son écriture, oui : je me suis concentré sur cette partie-là ! 

Est-ce votre premier roman… je veux dire, est-ce que vous avez écrit d’autres romans en dehors d’Arides qui ne sont pas encore publiés ?

J’ai beaucoup de textes plus ou moins longs, plus ou moins aboutis dans mon ordinateur et mes cahiers, mais Arides est bien mon premier roman. Mais il devrait en avoir d’autres dans le futur !

À propos d’Arides, pourquoi avoir choisi ce titre ?

Ce titre est apparu environ à mi-chemin de l’écriture. Plus j’avançais, plus je saisissais les liens que j’établissais entre les personnages et le territoire dans lequel ils évoluent. Avec cette chaleur écrasante et ces relations acérées, tout les accable, au sens physique et émotionnel. Le titre vient faire écho à cette double signification : les terres autant que les relations sont arides dans cette histoire.

En lisant Arides, les trente premières pages m’ont secouée. Je ne savais pas si j’étais dans le moment qui précède le dégainage d’une arme dans un film western ou encore au milieu du désert ou simplement dans un thriller psychologique… Le suspense, la qualité, les mots, le cadre, tout y est… Comment s’est passée la création de ce roman ? Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Le début de l’écriture a été presque automatique, inconscient : je me suis laissé aller dans une histoire dont je ne savais rien a priori, que je ne préméditais pas. Je suivais ce personnage, Dan, qui entrait de plein fouet dans une région inconnue et hostile. Le personnage est pris dans une sorte de course qu’il ne maîtrise pas : les éléments sont contre lui, tout comme les rares personnes qu’il croise. Je ressentais le besoin d’écrire avec ce rythme effréné, de décrire cette tension permanente, cette lutte.

Et peu à peu, la dimension psychologique de l’histoire m’est apparue, et le conscient de l’écriture a pris le relai : j’ai commencé à structurer le roman, à plonger dans chaque personnage, à découper les scènes, celles au présent et celles au passé (et plusieurs époques du passé), à tisser tous les liens qui unissent les personnages et les époques. Tout en conservant ce style qui, comme vous le faites remarquer, pourrait faire penser à un western ou un thriller : ce livre parle de quêtes intimes, de relations, de familles, mais je voulais qu’il se lise comme un roman d’aventures, je voulais que le lecteur soit happé par l’action tout en le conduisant vers le véritable sujet, plus ténu, plus intime. 

Un exemple de phrase qui m’a secouée et que j’ai relu plusieurs fois : « Dan ouvrit la portière et posa un pied à terre. Voilà ce qu’il allait faire : il allait contourner calmement le véhicule, ouvrir la portière du conducteur, l’attraper par le col et projeter violemment son genou contre son nez. Une fois le pauvre type ensanglanté à terre, il n’aurait qu’à tasser son corps du bout du pied, pour l’enjamber et prendre sa place dans la voiture. Simple. » En le lisant, je me suis rendu compte que le côté psychologique est très travaillé, mais le côté humain et social aussi. Dan est un homme traversé par des colères et des peurs, un peu de violence également. Est-ce qu’on peut dire que, dans les cas similaires, c’est la frustration des rejetés qui les conduit parfois à la violence ?

Dan et plusieurs personnages du roman ont en effet en commun de se sentir coincés dans leur existence, dans ce qu’ils sont parvenus à faire de leur vie. Des événements clés qui leur ont échappé ont fait en sorte qu’ils n’ont pas eu d’autres choix que d’aller de l’avant, incapables de se retourner ni de corriger le tir. En l’occurrence, ces personnages se trouvent rejetés — par des pères, des amoureux.ses, des fils —, ces parts cruciales de leur vie leur échappent, et leurs frustrations ont fini par les aveugler. Ils se comportent comme des bêtes blessées : ils se débattent, ils attaquent. Ils n’ont plus que la violence comme ultime expression de ce qu’ils sont.

Je suis une amatrice des mythologies grecques et l’histoire de Dan me fait penser à celle d’Œdipe, à la présence du père dans la vie d’un enfant, notamment un garçon, au rapport père-fils ou fils-père, au sentiment d’insécurité voire de trahison… Les rapports qui finissent par être conflictuels ou encore l’absence du père qui prive le garçon d’un modèle, d’un référent. Pourquoi avoir choisi cette thématique pour un premier roman ?

Je dirais plutôt que c’est la thématique qui m’a choisi. La tension entre les personnages d’Arides s’est imposée dès le début de l’écriture sans que j’aie conscience d’où elle provenait. Et puis j’ai compris que le sujet tournait autour des dynamiques familiales tortueuses, et particulièrement des relations père-fils difficiles. J’ai moi-même eu une relation difficile avec mon père, j’ai puisé dans mes ressentis pour créer des personnages, pour raconter des trajectoires humaines qui vont au-delà de mon histoire personnelle. Nous sommes nombreux à avoir eu des pères autoritaires, silencieux, brutaux ; les hommes d’Arides s’inscrivent complètement dans ces modèles dont ma génération est issue. Arides est peut-être un écho de l’histoire familiale de bien des lecteurs de ma génération !

En écrivant ce roman, avez-vous un message particulier ?

Ce n’est pas un message que je cherchais consciemment à passer lors de l’écriture, mais maintenant que le livre est terminé, je dirais que le message porte sur le poids des silences, notamment ceux des hommes. Le nœud principal dont découlent tous les tourments des personnages d’Arides est le silence, le non-dit : ils ne disent pas qu’ils aiment, ils ne disent pas qu’ils souffrent, ils ne disent pas ce qu’ils veulent et ce dont ils ont besoin. Les hommes d’Arides sont mutiques, incapables d’exprimer ce qu’ils sont au fond d’eux. Dire les choses, les plus simples comme les plus intimes, les plus belles comme les plus dures est un apprentissage et nous sommes nombreux à manquer d’habiletés dans ce domaine. Mais la bonne nouvelle c’est que notre époque est en train de nous ouvrir de nouvelles portes : apprenons à dire !

Cher Mickaël, si vous étiez un philosophe, ce serait qui et pourquoi ?

C’est une grande question ! Je tente de poser un regard sage sur ma vie et d’améliorer continuellement l’humain que je suis ! Cela m’a mené à m’intéresser au bouddhisme et à faire une retraite Vipassana, dans laquelle on apprend une certaine technique de méditation et à observer la réalité pour ce qu’elle est, en nous défaisant du prisme déformant de notre interprétation. Cela fait partie des outils que je tente d’appliquer au quotidien ! Et pour répondre plus précisément à votre question, je dirais Marc Aurèle, pour sa profonde introspection, rattachée au pragmatisme de ses fonctions d’empereur.

S’il y a une chose que vous placeriez au-dessus de l’écriture, ce serait quoi ? Pourquoi ?

L’observation. C’est une activité très puissante. Je parle aussi bien de l’observation de ce qui nous entoure lorsqu’on marche, en ville ou dans la nature — et qui me rappelle le rythme de l’écriture — que de l’observation de qui nous sommes et de comment nous agissons. Pourquoi suis-je en colère, frustré, déçu ? D’où vient cette émotion, qu’est-ce que je peux en faire ? S’observer est riche en apprentissages, pour vivre mieux. Et c’est une source indispensable à la création de personnages !

Quel est le combat dont vous êtes le plus fier ?

Plutôt qu’un combat, je parlerais d’une trajectoire : j’aime regarder mon parcours et constater qu’il ressemble à qui je suis. Jeune, j’étais pourtant un garçon timide et plutôt insécure, mais finalement j’ai fait certains choix majeurs — comme venir vivre au Québec, ou devenir entrepreneur, et maintenant auteur. Chaque fois, cela a été des sauts dans le vide, chaque fois j’ai eu peur — mais chaque fois je me rapprochais de moi, j’osais être moi. Je ne m’en suis pas toujours rendu compte, au moment où je faisais ces choix, mais aujourd’hui je vois combien j’ose m’écouter pour faire ce que je veux faire, même si ça ne semble pas être la voie la plus sage ou la plus simple. J’ose et je persévère. Je ne connaissais pas cela de moi lorsque j’étais plus jeune.

Vos astuces pour écrire ?

J’aimerais en avoir et m’y tenir ! Disons que mon astuce principale, que j’essaie d’appliquer, et qui fait écho à ma réponse précédente, c’est OSER écrire. Écrire, le plus possible et sans filtre. Sans se censurer — la vie sait nous apporter suffisamment d’embuches pour que nous n’ayons pas besoin de nous en imposer nous-mêmes ! Et cela signifie aussi s’allouer du temps dans son horaire, aussi chargé soit-il, inclure l’écriture comme une activité légitime, au même titre qu’aller à l’épicerie ou faire le ménage. C’est cela qui m’a permis d’achever l’écriture d’Arides : faire en sorte qu’à mes yeux, ce temps avait toute sa place ; accepter que ce besoin d’écrire m’était aussi nécessaire que d’aller prendre une marche ou de voir un ami.

Arides aura-t-il des petits frères ?

J’y compte bien ! Je suis dans l’écriture d’un second roman, très différent et que j’espère finaliser en moins de temps qu’il m’a fallu pour écrire Arides !

J’ai un souhait : que le roman Arides soit porté à l’écran. Il y aura certains aspects à travailler certainement du point de vue psychologique, mais pour moi le message est si fort que celles et ceux qui ne sont pas familiers de la lecture pourront l’écouter. Le problème que vous soulevez est un problème crucial qui cerne non seulement la paternité, mais aussi et surtout la famille, les lieux intérieurs, l’identité personnelle. Quel est votre mot de la fin ?

Je le disais plus tôt : comme auteur, on peut aller au bout de son écriture, persévérer pendant des années sur un manuscrit, mais la suite ne dépend pas de nous. Le devenir de nos écrits est entre les mains des éditeurs. Mon mot de la fin irait donc à mon éditrice, Annika Parance, à qui je suis très reconnaissant : c’est grâce à elle qu’Arides existe en dehors de moi.

Merci d’avoir accepté cette interview Mickaël…

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