Osvalde Lewat, lauréate de la première édition du Grand Prix Panafricain de Littérature

Osvalde LEWAT a Paris le 2 mars 2021

Osvalde Lewat, vous avez remporté le Grand Prix Panafricain de Littérature, créé en mars 2021 par le président en exercice de l’Union africaine de l’époque, Félix Tshisekedi. Quelles ont été vos impressions après cette consécration ?

Je suis heureuse que mon roman Les Aquatiques se soit vu attribuer le Grand Prix Panafricain de Littérature. Je suis une primo-romancière, c’est mon premier prix littéraire ; la résonnance est forcément spéciale. Que cette distinction créée par l’Union africaine me soit décernée par un jury dont certains des membres sont des figures littéraires dont les œuvres m’ont accompagnée ajoute encore à ce que je ressens.

Votre prix, d’une valeur de 30 000 dollars américains, vous a été remis à Addis Abeba lors du dernier sommet des chefs d’État de l’UA. Comment concevez-vous le fait que vous êtes la première lauréate du Grand Prix Panafricain de Littérature qui est un symbole de la cohésion et de l’unité africaine ?

Je ne peux que m’étonner et regretter que ce prix n’ait pas été mis en place plus tôt. Les écrivains du continent jouissent d’une reconnaissance internationale incontestable. Les lettres africaines ont été portées au firmament de la littérature mondiale, du Nobel au Booker en passant par le Goncourt.  On n’a eu de cesse de questionner l’absence d’une distinction d’envergure décernée aux lettres africaines par l’Afrique elle-même. Une soixante d’années après les indépendances, plus de cent ans après la publication de ce qui est considéré comme le premier roman africain, celui de Thomas Mofolo en 1907, la création de ce prix par l’Union africaine comble un manque. Même si on peut s’interroger sur le fait que c’est une organisation à caractère politique, fût-elle panafricaine, qui a mis en place ce prix et non des auteurs ou des professionnels du monde du livre. Cela renvoie aux conditions d’existence de la littérature dans nos pays. Le peu de soutien des États en faveur des acteurs du livre en Afrique maintient dans la marge ce secteur d’activité culturel pourtant essentiel pour l’éducation, l’ouverture au monde, la formation des jeunes, la réinvention de nos imaginaires. L’économie du livre a besoin d’un réel soutien, il faut créer des bibliothèques, des espaces dédiés à la littérature. J’espère que ce prix préfigurera, pour chacun des pays de l’Union africaine, une prise de conscience qui conduira à la mise en place de mécanismes d’aide à l’économie du livre. Et surtout que le prix sera pérennisé.  

 

Votre premier roman, Les Aquatiques, paru aux Éditions Les Escales, est celui qui vous permet de gagner ce prix. Pourriez-vous nous parler de la genèse de ce roman qui connait un bel accueil et un franc succès depuis sa publication en 2021 ?

Au sortir de l’adolescence, j’ai lu Narcisse et Goldmund de Herman Hesse. À l’époque, je vivais une amitié fusionnelle et je me disais avec un peu de naïveté et la fraîcheur de mes jeunes années que j’écrirais un jour une histoire d’amitié exceptionnelle, indéfectible. En entrant dans l’âge adulte, en me confrontant à la vie, à ses heurts et soubresauts, l’histoire s’est densifiée dans mon esprit et j’ai eu envie de raconter ce moment où les rouages d’une vie qui semblait aller de soi se grippent, basculent. L’histoire de personnes dont la coque de vie se fissure.

L’idée première de l’amitié a donc été tricotée avec celle de personnages qui vivent des vies conventionnelles rangées, des vies conformistes jusqu’au jour où la vie va les forcer à se déterminer.

 Les Aquatiques, c’est le nom choisi par le personnage Samy pour la collection des tableaux photographiques dont il prépare l’exposition. Pourquoi avez-vous décidé d’en faire le titre de votre roman ?

Le titre évoque un groupe de population qui vit dans un quartier périphérique au centre-ville.

Cette population vit dans un quartier régulièrement inondé à la saison des pluies. Et les habitants y surnagent alors au propre comme au figuré. Ce titre est en réalité une métaphore de l’altérité, de la différence. À ce qu’on pense être l’autre, et qui en réalité est nous, ou nous révèle à nous-mêmes. Dans le roman, un personnage dit : « Les Aquatiques sont des sauvages » et un autre lui répond : « Nous sommes tous des Aquatiques. » On tente tous de surnager et parfois ça dérape.

 

Le Zambuena, ce fameux pays aux réalités aussi ubuesques que vraisemblables, invention fortuite ?

Invention non fortuite, bien sûr. Je me suis inspirée de plusieurs pays, notamment ceux où j’ai vécu.

Cette œuvre est non seulement une peinture de l’usage abusif du pouvoir en Afrique, mais aussi une fresque qui expose l’affranchissement d’une femme, Katmé. Épouse de l’influent homme politique Tashun Abbia, elle décide de se défaire des amarres des contraintes politiques, conjugales, sociales et/ou familiales pour « vivre sa vie et ne plus rendre de comptes à qui que ce soit », dit-elle. On évoquera aussi ce triste meurtre de Samy, à cause de son homosexualité. La littérature : l’une de vos armes de combat pour la liberté ?

La littérature est ma manière de dire le monde. On peut la trouver combative, mais j’aurais du mal à définir ou à réduire mon appétit pour la littérature à une arme de combat. Sartre disait « La Nausée ne fait pas le poids devant un enfant qui meurt de faim. » Je suis tout à fait d’accord. Je ne fais pas du militantisme littéraire, j’écris librement ; aux autres le soin d’y adjoindre des qualificatifs.

 Étant donné que votre roman s’ancre sur les faits politiques de l’Afrique postcoloniale qui tarde à intégrer les notions de liberté et de démocratie, quel est votre regard sur l’actualité sociopolitique qui prévaut en Afrique de l’Ouest depuis des mois ? On a eu le coup d’État au Mali, ensuite en Guinée-Conakry et au Burkina Faso. Le fait marquant c’est le soutien infaillible du peuple à tous ces nouveaux gouvernements militaires. Et l’intervention des pays comme la Russie, prompts à apporter des aides, que peut-on comprendre ?

En effet, la temporalité des Aquatiques est celle de la post-colonie. Le roman s’ouvre par un prologue dont l’action se situe trente ans après les indépendances africaines. Le Zambuena, bien qu’étant le miroir de certains pays du continent, ne figure pas l’ensemble, il ne faut donc pas généraliser. On a hérité de structures étatiques, de modèles institutionnels coloniaux qui ont été plaqués sur nos sociétés. Cela a pu laisser penser à certains que l’Afrique n’était pas prête pour la démocratie. D’ailleurs, je l’entends, aujourd’hui, de la bouche de certaines personnes y compris africaines. Wole Soyinka faisait remarquer il y a quelques années : « On dit des Africains qu’ils ne sont pas prêts pour la démocratie, alors je m’interroge, ont-ils jamais été prêts pour la dictature ? »

Le postulat de base est que la démocratie repose sur une adhésion du peuple à ses principes, un équilibre des pouvoirs, une vertu publique, l’alternance au pouvoir. L’adhésion du peuple nécessite qu’il soit éduqué aux principes de la démocratie, mais aussi qu’il en perçoive les avantages. Autrement dit : qu’il soit convaincu qu’un régime démocratique lui apporte plus de bienfaits qu’un régime autoritaire ou militaire. C’est là que se situe la faille. Ce sont des peuples exaspérés qui apportent leur soutien à des gouvernements militaires. J’y vois pour ma part l’expression d’une forme de désespoir plutôt qu’une franche adhésion. La solution aux problèmes africains viendra des Africains eux-mêmes. Tant que nous continuerons à additionner les figures titulaires au lieu de trouver les ressources en nous-mêmes pour nous réinventer, nous réapproprier nos pays, le peuple en paiera le prix, et nous continuerons d’être la risée des autres.  

 

Pourriez-vous nous confier quelques-uns de vos projets littéraires en particulier, et artistiques en général ?

J’écris en ce moment mon deuxième roman et je viens d’achever le tournage de mon prochain film documentaire qui se passe en Afrique du Sud.

 Osvalde Lewat, nous vous remercions pour votre disponibilité !

Par Boris Noah

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