Laurence Bouchet : pratiquer la philosophie pour autonomiser sa pensée

La rencontre avec la philosophie

La rencontre de Laurence Bouchet avec la philosophie se fait de manière hasardeuse. Après son baccalauréat, elle entame des études en Mathématiques. Elle n’est pas très douée pour cette discipline qu’elle aime pourtant beaucoup, elle s’y désintéresse au bout d’un moment. En abandonnant ses études en Mathématiques, elle voyage pour Londres où elle passera environ une année. Dans la capitale anglaise, la Française apprend à vivre seule et s’adonne à de petits métiers pour subvenir à ses besoins. Elle travaille tantôt comme serveuse, tantôt comme fille au pair, tantôt comme femme de ménage. Dès son retour en France, l’un de ses amis l’emmène à une conférence du philosophe Gilles Deleuze qui déclenche une envie d’en savoir davantage sur la philosophie. « Cela m’a beaucoup marquée. Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait, mais je trouvais ses propos intenses, j’avais l’impression que cet exercice de pensée était profondément vivant », nous confie-t-elle.

C’est ainsi que Laurence Bouchet décide de s’inscrire dans une classe préparatoire aux grandes Écoles (hypokhâgne). Elle obtient par la suite un Capes (Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré), et devient enseignante de philosophie. Elle enseigne la philosophie dans les classes de terminale, en France, pendant une vingtaine d’années. Durant cette longue période, l’enseignante gagne considérablement en expérience. Elle s’efforce de combattre le préjugé selon lequel la philosophie serait une discipline incompréhensible et déconnectée de la réalité. Elle tente aussi de lutter contre la tendance des élèves à n’être motivés que par les notes et l’examen. Elle les incite à penser par eux-mêmes, à se questionner, à construire un raisonnement libre et cohérent.

Bien que ses méthodes d’enseignement soient appréciées, elle décide de trouver d’autres moyens pour vulgariser et rendre plus accessible la philosophie. Elle trouve notamment judicieux de transposer la philosophie sur les lieux publics, loin des salles de classe où elle est généralement confinée. Ce, précise-t-elle, en prenant « conscience qu’on pouvait philosopher dans beaucoup d’autres endroits qu’au lycée et que cela prenait même encore plus de sens, car la philosophie n’a pas été inventée pour passer son bac, mais pour nous aider à penser, à poser des questions, à chercher ou inventer des réponses, à mieux vivre aussi ! ». Elle démissionne alors de l’éducation nationale et crée une entreprise pour philosopher dans la cité, c’est-à-dire philosopher autrement en allant à la rencontre de tout type de public.

Pratiquer la philosophie

Après des études de philosophie en classe préparatoire, puis à la Sorbonne et après avoir dispensé moi-même un enseignement classique en classe de terminale pendant 25 ans, même si j’étais très bien notée par les inspecteurs et par l’administration, j’ai fini par prendre conscience que cet enseignement ne contribuait pas suffisamment à donner un pouvoir sur soi et une autonomie de pensée aux jeunes esprits. Il ne les aidait pas non plus à s’emparer de la culture philosophique quand, dans le pire des cas, il ne produisait pas l’inverse : des esprits serviles et effrayés par la culture [1]

[1] http://lapausephilo.fr/2018/04/11/laurence-bouchet-philosophe-praticienne/

Au cours d’une consultation philosophique d’Oscar Brenifier à l’UNESCO, Laurence Bouchet décide de se former à la pratique philosophique. Pour la philosophe, pratiquer la philosophie c’est susciter un questionnement permanent chez chaque individu. C’est une invitation à se réconcilier avec soi-même, à se retrouver et à se faire confiance. Un peu à la manière de Socrate en son temps, il est question de créer l’étincelle de l’esprit critique qui sommeille en chacun, afin de lui permettre de résoudre ses propres problèmes et d’apporter des réponses à ses propres interrogations. C’est une manière de vivre la philosophie au quotidien, tout en relevant qu’elle s’adresse à tous. Même si tous, bien sûr, ne se sentiront pas concernés par cette discipline exigeante, tous doivent pouvoir à un moment de leur vie, la croiser sur leur chemin. Pour rompre avec un certain hermétisme, Laurence Bouchet organise des séminaires et des ateliers dans des prisons, des écoles, des collèges, des médiathèques, des entreprises. Elle propose également des formations en pratique philosophique auprès d’enseignants et animateurs socioculturels.

L’un des plus grands défis de la philopraticienne française c’est de démontrer que tout le monde peut philosopher, en acquérant des compétences argumentatives qui n’ont rien à voir avec la seule rétention de toutes les belles et grandes pensées de célèbres philosophes que le monde a connus. Il s’agit donc de distinguer la réflexion du savoir érudit – ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas réfléchir en se nourrissant de la lecture des auteurs classiques et en les questionnant. Chaque Homme étant doté d’une raison, il est question d’impulser en chacun une capacité réflexive. Laurence Bouchet, pour exprimer sa pensée, a publié des livres tels que : Philosopher pour se retrouver. La pratique philo pour devenir libre et oser être vrai (Marabout, 2015) ; En route pour philosopher (2019, le livre est disponible sur son site internet[1]) ; La Philosophie, un art de vivre (ouvrage collectif, Éditions Cabédita, 2021).

La Philomobile…

La Philomobile va chercher des idées philosophiques dans des lieux inattendus, les places de villages, les marchés, les prisons, les entreprises, les cafés. Parce que les idées existent aussi ailleurs que dans les livres, ailleurs que dans les salles de conférences, ailleurs que dans la tête des professeurs. Elles peuvent prendre vie et se déployer au fil des dialogues et des échanges. Certes, les faire émerger n’est pas chose facile, mais c’est un joli défi. Il faut surmonter toutes sortes d’obstacles, les uns prennent sans cesse la parole, les autres ne disent rien, les uns croient savoir, mais ne savent pas, les autres ne savent pas qu’ils savent. »[1] 

[1] Idem.

Laurence Bouchet crée le concept de « Philomobile » pour rendre pratique son idée de philosopher sans frontières, en tout lieu, loin de l’enfermement exclusif des salles de classe. C’est une camionnette qu’elle a acquise et aménagée en centre de discussion pour philosopher partout où elle sent l’intérêt. Ce camion qui lui permet de se déplacer dans toute la France peut se transformer en salon pour des ateliers de réflexion. Bien plus, il permet d’établir un pont entre plusieurs personnes, villes, pays et cultures. Cette ambition d’établir un dialogue philosophique entre différentes cultures a pris corps en 2018, puisque Laurence Bouchet et son équipe, à bord de la fameuse Philomobile, ont quitté la France pour le Maroc. Cela leur a permis de philosopher passionnément tout au long de leur aventure, avec différents membres d’associations, de nombreux lycéens et étudiants, et autres personnes rencontrées dans la rue. Une belle expérience que la philosophe compte revivre et étendre dans d’autres parties du monde.

Par conséquent, Laurence Bouchet a fait de la pratique philosophique sa priorité et même la passion à travers laquelle elle s’épanouit. Animée par un profond désir de rencontre, elle a à cœur de poursuivre ses différentes activités dans les établissements primaires, les collèges, les médiathèques, les centres de détention, les rues et les entreprises entre autres. Sans oublier ses rencontres avec les particuliers dont certains font des consultations philosophiques pour apprendre à mieux se connaître et d’autres, pour acquérir des connaissances en philosophique pratique. Au-delà, elle prévoit des voyages en Espagne et en Côte d’Ivoire, tout en se procurant du plaisir à écrire, comme c’est le cas depuis des années. La Philomobile a donc encore du chemin.  

Site internet : Pratique philosophie avec Laurence Bouchet

Boris Noah


[1] https://www.laurencebouchet-pratiquephilosophique.com/philomobile

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