Portrait de Dany Laferrière : De l’exil à l’Académie française

Portrait de Dany Laferrière : De l’exil à l’Académie française

Le 12 décembre 2013, Dany Laferrière est élu membre de l’Académie française. Il occupe dès lors le fauteuil numéro 2 de cette prestigieuse institution française dont la mission est de « contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres ». L’écrivain québécois d’origine haïtienne, auteur d’une trentaine de livres depuis 1985, est l’une des plus grandes figures de la Francophonie littéraire contemporaine. En même temps, romancier, poète, journaliste, scénariste, essayiste et réalisateur, Dany Laferrière a reçu de nombreux prix et distinctions. Les livres de l’académicien sont traduits en plusieurs langues; et nombre d’entre eux ont connu des adaptations audiovisuelles.  

L’expérience de l’exil

Les troubles socio-politiques qui sévissent à Haïti depuis des décennies ont indéniablement causé d’importants dégâts matériels et des pertes humaines. Mais ils ont aussi poussé à l’exil de nombreux citoyens de cette terre que certains qualifient de « maudite » à cause de ses incessants malheurs. Dany Laferrière, né à Port-au-Prince le 13 avril 1953, fait partie de ces exilés. Il fait partie de la classe privilégiée d’exilés haïtiens devenus écrivains, dont la liberté de ton et surtout l’amour pour leur terre natale ne dépérissent pas malgré le temps qui passe, malgré la distance qui les sépare.

En effet, c’est à Petit-Goâve, une commune située à une soixantaine de kilomètres de Port-au-Prince, que Dany Laferrière va passer son enfance. À sa naissance, ses parents lui donnent exactement le nom de son géniteur : Windsor Klébert Laferrière. Intellectuel et homme politique, son père est le chef « d’un groupe de jeunes idéalistes » et s’oppose au régime dictatorial de Duvalier. Pour le mettre à l’abri des représailles politiques dues aux prises de position de son géniteur, ses parents décident de changer son nom et lui donnent un nouveau prénom. C’est à partir de là qu’il commence à s’appeler Dany Laferrière. Par la suite, sa mère, Marie Nelson, archiviste à la mairie de Port-au-Prince, l’amène à Petit-Goâve dès ses quatre ans. Il y vivra avec sa grand-mère, Da, durant plusieurs années.

Au moment d’entamer ses études secondaires, alors qu’il est âgé de onze ans environ, le petit Dany rentre auprès de sa mère et de sa sœur dans la capitale du pays, sa ville natale. Il intègre le collège canado-haïtien. Après son cursus secondaire, Dany Laferrière a dix-neuf ans, lorsqu’il commence à travailler comme chroniqueur à Radio Haïti Inter, puis à l’hebdomadaire politique et culturel Le Petit Samedi soir. À la même période, il signe également des portraits de peintres pour le quotidien Le Nouvelliste. Mais un incident viendra ébranler cette routine du très ambitieux et non moins courageux Laferrière, qui n’hésite pas à donner son point de vue sur l’actualité délétère et la précarité de son pays. Son ami Gasner Raymond est assassiné par les Tontons macoutes, les miliciens de Duvalier ! Aussitôt que survient cet incident, de peur d’être la prochaine victime, il s’enfuit de Port-au-Prince pour rejoindre Montréal, le 1er juin 1976, à l’âge de vingt-trois ans. Il y retournera à plusieurs reprises quelques années après, surtout après la chute du régime de Duvalier.    

La vie à Montréal

La vie à Montréal commence difficilement pour Dany Laferrière. « Il débarque dans une ville en pleine effervescence des Jeux olympiques et à la veille des élections historiques qui amèneront l’équipe de René Lévesque au pouvoir pour changer à jamais le paysage politique du Québec. » Il arrive dans un environnement différent de sa terre natale et doit s’intégrer à tout prix. Il doit s’habituer au climat, à un nouveau mode de vie, à son nouvel espace. Et surtout, dompter la solitude et la douleur de se détacher brusquement de son pays où il n’a dit au revoir qu’à sa mère : « Seul, il observe cette ville nouvelle, et s’acclimate difficilement à l’hiver, parcourant le Quartier latin fourmillant d’artistes où il dépose ses pénates. C’est un homme libre de vingt-trois ans qui s’engage dans une nouvelle vie tout en luttant pour échapper à la nostalgie, à la solitude et à la misère. »

À son arrivée, il habite la rue Saint-Denis. Dans ce nouvel espace, Dany Laferrière doit trouver un emploi pour survivre. Et durant huit longues années, il va multiplier de petits emplois précaires. Il est notamment employé dans des usines de la banlieue montréalaise, et gagne peu d’argent lui permettant néanmoins de loger dans de petites chambres modestes. Malgré ces conditions de vie assez difficiles, Dany Laferrière nourrit progressivement en lui le rêve de devenir écrivain. La solitude aidant, il s’enferme dans sa modeste demeure, avec du « mauvais vin », dit-il, et lit sans cesse. À Montréal, il a quand même de quoi s’acheter tous les livres qu’il ne pouvait pas acquérir à Haïti. Il lit des écrivains comme James Baldwin, Hemingway, Diderot, Virginia Woolf, Jorge Louis Borges, Vargas Llosa entre autres. Lecteur passionné, Dany Laferrière commence à écrire avec sa machine Remington 22 achetée chez un brocanteur de la rue Saint-Denis. C’est avec cette machine qu’il écrira son premier roman, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, qui le révélera au monde. Comme un symbole, elle l’accompagnera également une bonne partie de sa vie, notamment pour l’écriture d’une dizaine de ses romans.

      

Ce premier roman de Dany Laferrière paru en 1985 sera définitivement le déclic de sa notoriété et du succès dont il est auréolé aujourd’hui. Notamment, c’est le succès de ce roman qui le sort de la précarité dans laquelle il a passé ses premières années montréalaises, le sort de l’anonymat et le propulse à la télévision. En 1986, il se fait embaucher par la nouvelle télévision Quatre saisons, pour présenter la météo. « Le Québec reçoit le choc d’un Noir annonçant la neige et les angoissantes blancheurs de février, tout cela avec légèreté et humour. Un nouveau personnage est né dans le paysage télévisuel. Ce qui l’amènera à la fameuse émission de Radio-Canada, La Bande des six, qui réunit six des meilleurs chroniqueurs de la presse québécoise. » Plus rien n’arrête la célébrité de Dany Laferrière. S’intéressant de plus en plus au cinéma, l’adaptation cinématographique de son premier roman sort en 1989. Une autre occasion de faire parler de lui, cette fois-ci en bien et en mal, puisque le film est censuré par plusieurs médias. Pour vivre un peu loin des projecteurs, Dany Laferrière décide de quitter Montréal avec sa famille, en 1990, et s’installe à Miami, aux USA. Il y écrira dix romans, avant de rentrer s’installer à nouveau à Montréal en 2002.

S’abreuver à la source haïtienne

L’œuvre de Dany Laferrière s’abreuve essentiellement à la source haïtienne. Son écriture mêle ses souvenirs d’enfance à la dictature de son pays d’origine. Et rend hommage à plusieurs personnes qui ont grandement inspiré la destinée qu’on lui connait aujourd’hui. C’est le cas de sa grand-mère Da et de Gérard Campfort. Parlant justement de cette splendeur des souvenirs d’enfance, l’académicien confiait à un média : « Souvent le soir, avant de dormir, je revois Petit-Goâve, celui de mon enfance avec Da, mes tantes, ma sœur, mes amis, Vava, la rue Lamarre, la mer derrière les cocotiers, le poisson frais des pêcheurs qui reviennent de l’île de la Gonâve, la jeune noyée, la bicyclette rouge que je n’ai jamais eue, mais que la fiction, généreuse, m’a permis de récupérer… »

Son œuvre est donc en partie un moyen de lutte contre l’oubli de tous ceux qui ont marqué son existence. Il trouve l’occasion de leur redonner vie. C’est pourquoi les noms de certains de ses personnages deviennent familiers et connus de tous ses lecteurs. Parmi ces personnes, on pense à sa grand-mère, Da, décédée au début des années 1990, avec qui il a passé de belles années inoubliables. Une période de sa vie qu’il raconte avec beaucoup de tendresse, à côté des violences perpétrées par le régime dictatorial dans lequel il a grandi. Grand-mère Da est, de ce fait, l’une des figures marquantes de son œuvre. On la retrouve dans plusieurs de ses textes qui relatent l’histoire d’un jeune garçon vivant auprès de sa grand-mère nommée « Da ». C’est le cas dans les livres comme L’Odeur du café (1991), Le Charme des après-midi sans fin (1997), Vers d’autres rives (2002) et bien d’autres.     

L’écrivain d’origine haïtienne offre également une belle fleur à son ancien professeur de lettres du collège canado-haïtien. Gérard Campfort, que l’écrivain qualifie de mystérieux, est décédé en 2013. Intellectuel haïtien, poète et chroniqueur, M. Gérard a en grande partie inspiré son ancien élève dans son rêve de devenir écrivain : « On dit que le Nil, à sa source, est un ruisseau. Gérard Campfort est le ruisseau qui va devenir le fleuve d’encre que j’ai produit », affirme-t-il. Homme mystérieux et discret, Gérard Campfort a longtemps présenté une émission sur Radio Haïti Inter. L’un des faits marquant l’ancien élève c’est que son enseignant n’avait jamais dit son nom à la télévision et il avait l’habitude de publier des articles hermétiques. Mais sa discrétion ainsi que le sérieux qu’il incarnait n’empêchaient pas à son cœur d’être amoureux : « Un jour, quelqu’un a dit qu’il avait été amoureux. Je n’ai pas entendu toute l’histoire, mais c’est entré dans ma tête qu’il était un personnage de roman. » L’écrivain décide alors, plusieurs décennies après, de faire de M. Gérard le personnage central de son roman : L’enfant qui regarde (Grasset, 2022).  

Dany Laferrière, l’autobiographe aux multiples récompenses

L’œuvre foisonnante de Dany Laferrière le définit clairement comme un autobiographe. Au fil du temps, l’auteur d’origine haïtienne est devenu « un professionnel de sa propre vie », comme il le dit lui-même. L’essentiel de ses productions est centré sur lui et se lit fondamentalement comme une mise en fiction de sa vie. La critique le soutient déjà lorsqu’il décide pendant une période de ne plus écrire de nouveaux textes, pour réécrire et revisiter la dizaine qui existait déjà à cette époque. Dany Laferrière parvient à la conclusion que ses récits, romans et essais ne forment en réalité qu’un seul livre avec pour titre : Autobiographie américaine. Ce, parce qu’ils décrivent sa vie à Haïti, au Canada et aux États-Unis. Cette Autobiographie américaine explore une enfance haïtienne, un exil au Canada ou une vie loin de Haïti, un retour à la terre natale et par extension un questionnement identitaire. Et tous ces faits sont consubstantiels à l’existence de l’auteur. Manifestement, « J’écris comme je vis », déclarait-il.

Tant d’années après, Dany Laferrière continue d’écrire cette Autobiographie américaine. Laquelle ne cesse de le couvrir de lauriers[1]. Après avoir été entre autres Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde (1991), Prix Edgar-Lespérance (1993), Prix RFO du livre (2002), Finaliste du Prix Renaudot (2006) ; il publie en 2009 un roman intitulé L’Énigme du retour, qui n’a fait que renforcer son succès littéraire. Ce roman, cahier d’un retour difficile au pays natal, lui permet d’être Prix Médicis, Grand Prix du livre de Montréal et Prix des libraires du Québec notamment. Il devient ainsi le Premier écrivain haïtien et le deuxième auteur de nationalité canadienne à recevoir le Prix Médicis depuis sa création. Il est également le premier Haïtien, le premier Québécois ainsi que le deuxième Noir, après Léopold Sédar Senghor, à être membre de l’Académie française. Il occupe officiellement son siège le 28 mai 2015. Il est reçu par Amin Maalouf. Il succède à Hector Bianciotti qui a occupé le fauteuil numéro 2 jusqu’en 2012, et à Montesquieu et Alexandre Dumas qui l’ont occupé bien avant.   

Par conséquent, Dany Laferrière n’est pas uniquement un écrivain haïtien ou simplement un écrivain canadien, ni même exclusivement un écrivain Canado-Haïtien. « Dany Laferrière est un citoyen du monde réellement, simplement, un écrivain haïtien, canadien, américain, français, mais aussi japonais et parfois même “en pyjama”, autre identité intime. » (déclaration faite lors de sa conférence inaugurale à l’Académie française) Partant de là, l’académicien est un écrivain-monde. Il était d’ailleurs l’un des signataires du Manifeste « Pour une littérature-monde en français », en 2007, qui défendent le décloisonnement de la Francophonie. Au regard du parcours de l’écrivain originaire d’Haïti, il est indéniable que l’exil a parfois le privilège d’être une voie ouverte à la mondialité – qui implique la régénération du monde – et à la marche vers le succès.   

Boris Noah


[1] Nous ne parlerons pas de tous les prix de Dany Laferrière et tous ses titres honorifiques. Ils sont assez nombreux.

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