À LA RENCONTRE DE SAMY MANGA

Bonjour, Samy, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Origine, résidence, formation.

Je suis né dans un petit village à 45 km de Yaoundé, descendant du peuple Beti, originaire de la région du centre au Cameroun, plus précisément du Département de la Mefou Afamba. Je suis Écrivain, Ethnomusicien, et Militant Écologiste. Fondateur de l’Association des Écopoètes du Cameroun. Directeur artistique de l’espace Artviv Projet de Lausanne. Actuellement je réside en Suisse.

Pourquoi se consacrer à la défense de l’écologie ? Est-ce une vocation ?

Je suis né et j’ai grandi dans un petit village de la forêt équatoriale, l’expérience de mon enfance a été nourrie par la conscience que l’homme et la nature ne font qu’un. La cosmogonie du peuple Bantu dont je suis spirituellement issu définit l’être humain comme étant la somme des éléments qui composent le vivant, de là naît donc une conscience et une vision sacrées qui exigent d’apprécier et de protéger la vie sous toutes ses formes. Pour les Seigneurs de la forêt, la Planète Terre est notre sacrée maison.

Qu’est-ce qu’un Écopoète ?

C’est un individu qui par son activité se donne la mission de préserver la nature, de sensibiliser, d’éduquer, de rejeter le consumérisme, de célébrer la biodiversité et la vitalité de chaque organisme vivant. L’Écopoésie dont je suis le promoteur est une démarche artistique dont le travail, l’objectif, et la mission consistent à mettre la créativité au service de la biodiversité. 

Pourquoi avoir focalisé votre ouvrage sur le Cacao spécifiquement ? Avez-vous une relation particulière avec le Cacao ?

Il faut noter que je suis moi-même arrière-petit-fils de planteurs, j’ai longtemps travaillé dans les plantations de cacao avec mes grands-parents, je connais bien la démarche, ou plutôt le chemin de croix de cette fève. Mais l’élément déclencheur de mon livre s’est produit un après-midi de 1999 lorsque j’ai goûté pour la première fois à un vrai chocolat venu de Suisse.

Ce jour-là, j’ai enfin compris à quoi servaient nos fèves de cacao depuis tant d’années, je me suis alors demandé pourquoi j’avais mis autant de temps pour découvrir ce chocolat de luxe, pourquoi personne ne m’en avait parlé, ni à moi, ni à tous ceux qui travaillaient et mouraient depuis si longtemps dans les plantations. J’ai ensuite repensé à tous les cultivateurs de cacao de mon village qui avaient traversé mon enfance sans jamais rien savoir de ce que leurs efforts produisaient en Occident. Pour en savoir plus, j’ai fini par me lancer dans une recherche de plusieurs années, ce qui m’a finalement amené à découvrir l’ampleur des dégâts humains et environnementaux qu’engendre la production à outrance du cacao. Je me suis rendu compte du pouvoir économique que les multinationales exercent dans les villages africains. J’ai aussi fini par découvrir l’ignorance des uns et la complicité des autres consommateurs de chocolat à propos de la provenance et de la servitude qu’implique cette matière première qu’ils aiment tant. À partir de là, il me fallait absolument raconter cette expérience, dénoncer ce système esclavagiste en informant l’opinion publique. Mais par haute définition, ce livre est avant tout, un chant d’amour en faveur de la Planète et de la dignité humaine.

Votre ouvrage est une autobiographie en quelque sorte… D’où avez-vous tiré une telle inspiration ?

Dans ce récit écolo-politique, intime et poétique, j’ai voulu raconter l’histoire du cacao du point de vue de l’enfant des villages que j’étais moi-même, qui a vu le chemin de croix des cultivateurs de la fève du Sud et qui a vécu les dégâts de l’exploitation du cacao par les produits chimiques, les forêts rasées, et la destruction de la faune. J’ai voulu et je veux raconter l’envers de la médaille, l’indécence du « Colonialisme Vert » et la violence économique de la Cacaomania internationale.

Comment envisagez-vous votre engagement en Afrique en tant qu’écologiste ? êtes-vous soutenu dans votre lutte ?

L’essentiel est de faire résonner la voix des habitants des villages depuis le cœur des forêts africaines jusqu’aux grandes villes consommatrices. Dans mon livre, on suit le cheminement du personnage d’Abéna qui représente de façon plus large la figure du cultivateur de cacao africain. Mon souhait est qu’en lisant ce livre, les gens fassent le même cheminement qu’Abéna, et qu’ils prennent conscience des dégâts humains et environnementaux générés par la monoculture du Cacao. À la question de savoir si je suis soutenu, bien évidemment que oui, de plus en plus de personnes prennent conscience de ce combat écologique urgent pour l’équilibre de la planète. Dans la continuité de cette démarche qui consiste à mettre la création artistique au service de la biodiversité, je collabore avec d’autres structures pour la promotion de ce que nous appelons « La Green Force One “. J’anime Les Ateliers Ecopoétiques, un programme d’écriture itinérant international destiné à la promotion de la cause verte. Je suis membre fondateur de l’Association des Ecopoètes du Cameroun, asso qui compte des dizaines de membres engagés à travers le monde.

La parole dite ou le verbe naissant est avant tout une des magies de la création originelle, donc de la manifestation de l’être. La base fondamentale et identitaire du langage humain est avant tout le souffle de la parole qui produit un écho. Un enfant apprend toujours d’abord à parler avant même de savoir écrire, on parle ici du langage comme d’un savoir génétique mère de toutes les littératures écrites. L’oralité du point de vue de nos ancêtres Bantu n’est pas simplement des paroles dispersées dans l’oubli du vent qui passe

Que préconisez-vous pour le partage équitable des biens naturels comme le cacao ?   

Idéalement pour toute évolution positive d’une société, la prise de conscience est à la base de tout changement, elle doit amener chaque structure et chaque individu à évoluer vers des pratiques de consommations plus sobres et plus responsables pour l’équilibre de notre écosystème. C’est un effort collectif mondial qui doit être opéré.

Une fois cela fait, il nous sera par exemple facile de réduire l’expansion de toutes les monocultures pour augmenter et diversifier l’agriculture maraîchère afin de garantir l’autonomie et la liberté alimentaires des cultivateurs et celle des pays du Sud. Nous sommes rendus à un point crucial qui nous exige d’aller vers la décroissance, de stopper le gaspillage, et de revenir à la consommation saisonnière en adéquation avec le cycle de la nature.

Je me souviens encore qu’à l’époque tout le monde préférait le chocolat mambo qui venait du Cameroun. Qu’est-ce qui a fait qu’aujourd’hui on préfère le chocolat Lindt ou encore Ferrero Rocher ?

Déjà bien qu’il soit fabriqué au Cameroun par l’entreprise Chococam, la marque de chocolat Mambo est d’abord une filiale sud-africaine du nom de Tiger Brands, ce qui n’est donc pas à mes yeux une production 100/100 née d’une expertise et d’une volonté proprement dite locale. De ce fait, on peut imaginer où vont les plus gros bénéfices. Les raisons de la préférence des marques étrangères de chocolat me semblent évidentes, l’industrie du chocolat mondial est une puissante machine dirigée par des multinationales disposant de colossaux capitaux permettant d’imposer leur domination, cela par les médias et une publicité outrancière diffusée à large échelle sur tous les continents.

Je pense que vous êtes l’un des rares écrivains, militant écologiste originaire d’Afrique. Comment vous sentez-vous accueilli dans cette posture ?

Je ne me considère absolument pas comme étant une exception, mon militantisme est une nécessité comme pour beaucoup de personnes conscientes des enjeux écologiques actuels. Mon souhait est que nous devenions plus nombreux dans cette bataille contre le consumérisme. Dans mon village, les anciens disent clairement ‘qu’une seule main ne peut attacher un fagot de bois ‘chacun de nous doit pouvoir faire sa part pour faire entendre la voix de la Planète. Nous devons être des affluents qui finissent par retourner dans le même océan du vivant.

Pouvez-vous définir votre vision de l’Afrique du milieu du 21e siècle ? Style de gouvernance, projet de société… ? Votre Afrique est-elle possible ?

Au regard de l’abondance des ressources humaines et naturelles dont ce continent dispose, une Afrique prospère doit absolument être possible, mais elle ne le sera que si nous avons des hommes et des femmes intelligents, forts, fiers, et résolument engagés pour sa dignité.  

À l’échelle collective, comment les acteurs de la société civile peuvent-ils mettre en place une culture du respect de l’environnement ?

Comme je l’ai déjà dit, tout changement préalable pour une société prospère commence par une prise de conscience efficace. Un peu pour dire qu’on ne peut bien soigner une maladie que si un diagnostic sérieux a été fait. Les acteurs de la société civile font leur part avec très peu de moyens. À côté de ça, il ne faut surtout pas oublier que dans le monde beaucoup de militants écologistes ne sont pas libres d’effectuer leur travail. Dans plusieurs pays, ils sont intimidés, muselés, pourchassés et tués. Par exemple, selon un récent rapport de l’organisme non gouvernemental Global Witness, plus de 1700 militants écologistes ont été assassinés au cours de la dernière décennie, ce qui est l’équivalent d’un meurtre tous les deux jours.

Pour ceux des militants qui continuent à résister, ils se retrouvent face à une tâche immense qu’ils n’arrivent pas toujours à surmonter sans risquer leur vie. Changer les choses sans l’apport et le soutien des populations, des pouvoirs publics et politiques rend la résistance compliquée, mais c’est également dans cet état des choses que certains infatigables protecteurs et protectrices du vivant puisent leur force pour continuer de barrer la voie au consumérisme. À ceux et celles-là, ma reconnaissance est immense.

Que vous évoque cet impératif catégorique de Hans Jonas : ‘agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre’ ?

Cette citation est assez claire, nous disons également ‘qu’avant d’aller marcher sur la Lune, sachons d’abord marcher sur la terre ‘. Il est impératif pour l’humanité de vite comprendre que les concepts de frontières et de séparatismes organiques sont des utopies dangereuses. Il n’existe pas d’organisme solitaire dans la chaîne du vivant planétaire. Nous formons tous une chaîne complètement interdépendante par la même énergie sacrée matérialisée sous la forme de la Biodiversité. Supprimer les papillons, les abeilles, les arbres, empoisonner les rivières, polluer les terres, l’eau, l’air, et les océans revient à purement et simplement nous supprimer nous-mêmes, une sorte de 6e extinction programmée par l’homme.

Qu’ont en commun Wangari Maathai, Imbolo Mbwe, Hubert Reeves et Samy Manga ?

L’émerveillement du beau dans son état naturel. Le désir de s’épanouir en préservant le vivant sous toutes ses formes dans le strict respect du cycle de la vie verte. Parce que la terre nous a été léguée par nos ancêtres, la mission de notre génération consiste également à notre tour de léguer une Planète vivable aux futurs enfants de la terre.

Qu’entendez-vous concrètement par : Tyrannie de l’or Vert ?

Ou encore le Colonialisme Vert, c’est un ensemble de pratiques omnivores visant à soumettre l’Afrique pour s’emparer sauvagement de ses ressources naturelles.

Le dernier chapitre de votre livre est un hommage à la littérature, car vous y parlez de l’importance d’écrire et de lire pour sortir de l’ignorance. Pensez-vous que l’une des limites de l’Afrique se trouve dans l’oralité ?

L’oralité n’a jamais été une limite, sauf si vous êtes partisane d’une certaine malheureuse idée trop eurocentrée qui essaie de faire croire que les paroles s’envolent et les écrits restent. La parole dite ou le verbe naissant est avant tout une des magies de la création originelle, donc de la manifestation de l’être. La base fondamentale et identitaire du langage humain est avant tout le souffle de la parole qui produit un écho. Un enfant apprend toujours d’abord à parler avant même de savoir écrire, on parle ici du langage comme d’un savoir génétique mère de toutes les littératures écrites. L’oralité du point de vue de nos ancêtres Bantu n’est pas simplement des paroles dispersées dans l’oubli du vent qui passe. L’oralité primordiale, c’est la transmission de la vie verbale de cœur à cœur, de façon que la magie du mot soit tatouée à l’intérieur de l’individu avant d’être fixée sur un quelconque papier. Il ne faut jamais oublier que le plus grand livre de tous les temps, c’est la Nature.

Votre ouvrage est-il disponible en Afrique ?

Il ne peut pas en être autrement, cette parole de CHOCOLATÉ est aussi adressée à tous les cultivateurs de cacao qui longent les villages africains. C’est un appel à l’auto-détermination du Continent Premier, une exhortation à la prise en main de notre destinée. Avec mon éditeur, nous travaillons efficacement en ce moment pour que cet ouvrage soit disponible dans les prochains mois en Afrique. Pour la petite info, ce livre sera même réédité d’ici peu par une maison d’édition africaine bien connue, afin d’assurer une distribution totale et permanente de ce livre dans les pays du Sud.

Votre mot de la fin…

Lâchez la Bible,

Lisez CHOCOLATÉ – LE GOÛT AMER DE LA CULTURE DU CACAO

Publié aux Éditions Écosociété de Montréal

#GreenForceOne

#nofianga

Merci Nathasha.

Vous pouvez visiter le site de Samy Manga en cliquant sur le lien suivant : Samy Manga

©_Dominique Schacher

PROPOS RECUEILLIS PAR NATHASHA PEMBA

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