Esclaves de Kangni Alem

Le roman Esclaves relate les tribulations d’un maître des rituels, natif du royaume du Danhomé, au 19e siècle. Son roi, Adandozan, est un farouche opposant de la traite des Noirs, qu’il veut abolir dans son royaume. D’après lui, les Africains peuvent parfaitement produire, sur leurs terres, les denrées dont les Blancs raffolent, et en faire eux-mêmes le commerce. Il n’y a donc pas lieu de déporter des esclaves vers les Amériques. Il s’oppose ainsi à son neveu Gankpé et son acolyte : l’infâme négrier portugais, Francisco Félix de Souza dit Chacha. Gankpé et Chacha vont conspirer contre Adandozan, car le premier veut devenir roi et le second souhaite que le commerce qui fait sa fortune perdure. Le maître des rituels paiera très cher sa participation forcée au complot fomenté contre le roi, dont il est un soutien infaillible. Il est déporté vers le Brésil où il devient l’esclave Miguel durant vingt-quatre très longues années. Il retourne ensuite au Danhomé, expulsé par les autorités brésiliennes, à cause de sa participation à une grande révolte d’esclaves. Devenu Sule Djibril, il prospère dans le commerce de l’huile de palme, tout en se tenant éloigné des autres « retornados », anciens esclaves revenus du Brésil, qui constituent la puissante communauté des Afro-Brésiliens au Danhomé.

Tant de place est donnée dans le récit officiel des abolitions aux maîtres blancs. Ceux-ci, dans leur grande mansuétude, auraient accepté, un beau jour, de libérer leurs esclaves noirs. Presque rien n’est dit à propos des luttes sans merci, livrées individuellement et collectivement par les esclaves, durant des siècles. Certes, ces nombreuses batailles ont été perdues. Mais c’est révoltant de faire comme si elles n’avaient jamais été menées ou eu le moindre impact sur le résultat final. Ne serait-ce que par égard pour cette multitude de héros anonymes, qui y ont laissé leurs peaux noires. Kangni Alem, dans cette œuvre, accorde une bonne place au récit des révoltes des esclaves et il réhabilite un fervent combattant de l’esclavage, en la personne du roi Adandozan.

Très jeune, comme de nombreux Béninois, j’ai entendu parler de ce fameux roi cruel et sanguinaire. Il avait notamment fait éventrer une femme enceinte croisée lors d’une promenade, juste pour voir si l’enfant qu’elle portait était de sexe masculin ou féminin. Dans mon ignorance, j’avais vite associé, non pas ce seul roi, mais tous les rois africains à ces pratiques barbares. En réalité, le roi Adandozan était un abolitionniste jugé si dangereux par les puissances esclavagistes européennes, qu’il fallait le réduire au silence et le discréditer à jamais. Mission accomplie pour les auteurs de cette campagne de dénigrement et de désinformation de grande envergure. En effet, plusieurs siècles plus tard, cet héroïque souverain demeure banni de la généalogie officielle des rois du Danhomé. Et comme souvent, c’est un ennemi de l’intérieur qui le fit tomber. Le roi Adandozan perdit son pouvoir et son nom, à cause de l’ambition démesurée de son neveu Gankpé, qui devint plus tard le roi Guezo ; ce qui facilita le commerce ignoble des esclaves. 

Kangni Alem a écrit une suite à ce magnifique roman, intitulée Les enfants du Brésil (Éditions Graines de pensées/Frat’Mat, 2017) annoncée par cette citation de Sule Djibril :

« La Colonisation pointait du nez qui bientôt allait se substituer à l’Esclavage lequel vivait ses derniers jours même si son caractère clandestin avait accru les rafles et les razzias. Français, Allemands, Anglais, toutes ces nations se préparaient pour une autre domination des peuples de la côte et Sule se disait en son for intérieur que d’autres batailles se profilaient pour ses fils, car il était sûr lui qu’il ne serait plus là quand l’inorganisation de son propre pays ferait le lit de ces Blancs madrés et sans états d’âme. »

Je vous invite à lire cet ouvrage qui selon moi mériterait largement d’être adapté sur les écrans afin que son impact soit encore plus grand. L’accueil réservé au film hollywoodien « Black Panther » laisse présager de beaux succès à ceux qui se lanceront dans l’adaptation de nos histoires africaines. En attendant, nous pouvons tous nous régaler de cette très bonne lecture !

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