JACQUES CHEVRIER, POUR L’ÉTERNITÉ !

Jacques Chevrier, né en 1934, s’est éteint à l’âge de 89 ans. Le professeur émérite de l’Université Paris IV-Sorbonne était l’un des plus illustres critiques littéraires et théoriciens de la littérature francophone en particulier. Il a jeté son dévolu sur l’Afrique dont il a continûment exploré le terreau littéraire et valorisé la créativité de ses acteurs. Ce, à travers ses réflexions y afférentes et la mise sur pied de certains prix prestigieux qui contribuent à rehausser l’éclat de l’instance de consécration du champ littéraire africain.

Promouvoir l’Afrique et son terreau littéraire

Jacques Henri Chevrier est un ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay–Saint-Cloud. Docteur en Lettres modernes françaises puis agrégé, il a été pendant des années titulaire de la chaire d’études francophones de l’Université Paris IV-Sorbonne. Il a également dirigé le Centre international d’études francophones de la Sorbonne et a assuré plusieurs autres fonctions en France et à l’international. Pendant qu’il est étudiant, Jacques Chevrier fait la rencontre de l’Afrique à travers les livres. Il consacre dès lors sa vie à mettre de la lumière sur les écrivains et la littérature d’Afrique francophone. Il va ainsi publier de nombreux ouvrages sur la littérature d’Afrique francophone. Le premier est intitulé Littérature nègre, il obtient le Grand Prix Broquette-Gonin de l’Académie française en 1975.

Partant de là, le nom de Jacques Chevrier n’a plus quitté les Lettres africaines. Après l’ouvrage Littérature nègre (1974), il publiera L’Arbre à palabres — Essai sur les contes et les récits traditionnels d’Afrique noire (Hatier, 1986). Le livre sera récompensé par le Prix Monsieur et Madame Louis-Marin de l’Académie des sciences d’outre-mer. Il publie ensuite Les Blancs vus par les Africains (Éditions Favre, 1988) ; Williams Sassine, écrivain de la marginalité (Éditions du Cerf, 1995) ; Littératures d’Afrique noire de langue française (Nathan, 1999) ; Littératures francophones d’Afrique noire (Edisud, 2006). Aussi, l’universitaire français a dirigé de nombreuses anthologies qui sont d’une richesse remarquable.  

Par ailleurs, cet élan de promotion des littératures francophones s’est poursuivi à la création de la collection « Monde noir poche » aux Éditions Hatier, consacrée à la publication des écrivains noirs. Il a été le directeur de cette collection pendant longtemps, sans oublier la collection « Archipels littéraires » des Éditions Moreux.

Le Grand prix littéraire d’Afrique noire et le Prix Kourouma

Si l’instance de consécration du champ littéraire africain peut jouir aujourd’hui d’une certaine valeur symbolique, c’est en partie grâce à certains acteurs comme Jacques Chevrier qui, très tôt, a impulsé une certaine cadence aux Lettres africaines. Président de l’Association des écrivains de langue française (ADELF), il a donné une nouvelle orientation au Prix des colonies qui existait depuis 1926, et qui récompensait les auteurs français résidant dans les colonies. En 1960, avec l’arrivée des indépendances africaines, ce prix a changé de dénomination pour devenir le Grand prix littéraire d’Afrique noire qui existe aujourd’hui et dont Chevrier a été le président du jury jusqu’à sa mort. Depuis la première édition remportée par Aké Loba en 1961, pour son roman Kocumbo, l’étudiant noir ; ce prix a été pendant longtemps la plus grande instance de récompense de la littérature d’Afrique noire francophone. Il a certes un peu perdu de son prestige avec la prolifération de nombreux autres prix littéraires, mais à l’aune de son ancienneté, il demeure une sorte de Goncourt africain qui a récompensé de grands auteurs africains.   

Jacques Chevrier est également à l’origine de la création, en 2004, du Prix Ahmadou-Kourouma organisé dans le cadre du Salon international du livre et de la presse de Genève. Crée conjointement avec Jean-Louis Gouraud (ancien directeur de la rédaction de Jeune Afrique) et Pierre-Marcel Favre (éditeur et fondateur du Salon international du livre et de la presse de Genève), il est soutenu par la Direction du Développement et de la Coopération (DDC) et l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Le Prix Ahmadou Kourouma, mis sur pied pour rendre hommage à l’écrivain ivoirien du même nom décédé en 2003, est donc en réalité un prix littéraire européen, mais tourné vers la littérature africaine. Il récompense «un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine de l’Afrique subsaharienne, pour un ouvrage de fiction — roman, récit ou nouvelles — dont l’esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance s’inscrit dans le droit fil de l’héritage légué par Ahmadou Kourouma».

Tout comme le Grand prix littéraire d’Afrique noire, le Prix Kourouma est l’une des récompenses les plus prestigieuses consacrées à la littérature d’Afrique subsaharienne. La qualité des livres primés depuis 2004, la promotion médiatique et la dotation de 5000 francs suisses qui accompagne le prix contribuent à rehausser son prestige. Jacques Chevrier en était également le président du jury.

Un héritage immense

L’héritage de Jacques Chevrier est immense. Ses ouvrages sur la littérature africaine ont marqué des générations de chercheurs et continuent d’inspirer certains. Au-delà de tout ce qui a été sus-évoqué, il est important de préciser que l’écrivain et l’universitaire français a dirigé de nombreux travaux scientifiques et académiques (colloques, mémoires, doctorats, etc.). Il a surtout contribué à vulgariser l’idée d’une richesse esthétique qui est consubstantielle à la littérature africaine qu’on a longtemps étudiée sous le seul prisme sociologique, anthropologique ou encore ethnologique. Sous son regard, l’Afrique n’était pas seulement une curiosité culturelle exotique qu’il fallait explorer, mais un espace littéraire dont la dimension créative et esthétique devait être mise en valeur. De ce fait, il a travaillé à intégrer des études littéraires africaines dans le milieu académique français notamment.     

« Quand j’ai commencé à travailler là-dessus, rares étaient les personnes qui s’intéressaient à l’Afrique dans cette dimension littéraire — toutes les œuvres qui s’y produisaient étaient assimilées à de l’anthropologie ou de la sociologie. J’ai voulu à travers mon livre Littérature nègre et toute une série d’ouvrages qui ont suivi, accréditer l’idée qu’il y avait une littéraire noire. J’ai durement bataillé pour introduire cette littérature francophone dans l’université française. Ça s’est passé à Rouen au lendemain des évènements de 1968. J’ai profité de ce climat de révolte culturelle pour bousculer les habitudes universitaires, créer le département et proposer aux étudiants une introduction aux littératures francophones ».[1]

Enfin, l’héritage de Jacques Chevrier est palpable dans les lettres francophones à travers le concept de « migritude » dont il est l’initiateur. En formulant l’idéologie de la « migritude », il y mettait l’essence d’une littérature de la migration portée par les écrivains d’origine africaine qui écrivent généralement loin de leurs terres natales. Cette littérature portée sur le phénomène migratoire met en exergue les thèmes de l’exil, de l’errance et de la quête identitaire qui marquent le monde contemporain enclin à d’incessants mouvements. Cela aiguillonne ainsi la pertinence de cette étude de Jacques Chevrier qui continue de s’enrichir avec de nouvelles réflexions.

Publications similaires

  • Portrait de Serge Bilé : sur le dos de l’hippopotame pour construire des ponts culturels !

    Agboville est une ville située au sud de la Côte d’Ivoire. C’est cette ville qui a vu naître Serge Bilé, le 26 juin 1960. Lorsqu’on parle de Serge Bilé, on voit avant tout le journaliste qu’il a été durant environ trois décennies. Célèbre présentateur du journal télévisé du soir de Martinique Première jusqu’en 2019, il a fondamentalement construit son existence et sa notoriété dans un triangle spatial : la Côte d’Ivoire, la France et la Martinique. Mais Serge Bilé est également producteur-réalisateur de nombreux documentaires, auteur d’essais à succès et musicien. Il lui a été décerné par l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire, le Prix Ebony en 1995. Et par ailleurs, il a reçu le Prix d’Excellence du Président de la République de Côte d’Ivoire en 2018, pour l’ensemble de ses livres.

  • Éric Emmanuel Schmitt, l’existentialiste croyant 

    Éric-Emmanuel Schmitt est un écrivain franco-belge très prolifique, auteur de nombreux livres traduits en plus de quarante langues. Philosophe, dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, comédien et réalisateur, il est présent dans une cinquantaine de pays à travers les nombreuses traductions de ses livres et les représentations de ses pièces qui sont prisées dans d’innombrables théâtres dans le monde

  • Adrienne Yabouza : écrire pour se surpasser !

    La littérature centrafricaine écrite peine véritablement à faire parler d’elle et pourtant elle est aussi vieille que les indépendances africaines, si on se réfère à la date de publication du premier livre de Pierre Makombo Bamboté. Avec son recueil de poèmes intitulé La Poésie intérêt DANS L’histoire, paru en 1962, ce dernier est présenté comme le premier écrivain centrafricain publié. À côté de lui, d’autres grandes figures ont également porté la littérature centrafricaine ; à l’instar d’Étienne Goyémidé, Pierre Sammy-Mackfoy et Adrienne Yabouza entre autres. D’un parcours extraordinaire, cette dernière fait partie des chefs de file de la génération contemporaine, laquelle se démarque par la force de ses écrits qui explorent la déliquescence économique et le délitement sociopolitique de la terre centrafricaine.

  • Anne Hébert, voix majeure de la littérature francophone

    Le 22 janvier 2000, la littérature canadienne a perdu l’une de ses figures les plus importantes : Anne Hébert. La Québécoise, qui consacra toute sa vie à l’écriture, a inspiré de nombreuses générations d’écrivains au Canada et loin de ses frontières. Romancière, poétesse, nouvelliste, dramaturge et scénariste, elle a laissé une empreinte vive dans l’univers littéraire et culturel canadien. Son œuvre poignante à l’expression rude, aux antipodes de sa douceur physique, revendique une certaine liberté et une libéralisation de la pensée. Nourris par les douleurs qui ont marqué ses jeunes années, ses textes l’ont propulsée vers les plus hautes cimes des reconnaissances littéraires internationales et dans la sphère universitaire. Aujourd’hui encore, ils continuent de faire l’objet d’importants travaux scientifiques.

  • Fiston Mwanza Mujila, l’Homme de Lettres accompli !

    Dire que Fiston Mwanza Mujila est un Homme de Lettres accompli ne serait pas panégyrique, au regard de sa riche production littéraire et de ses diverses activités intellectuelles et culturelles. Épris de Jazz, de poésie et même de cinéma, Fiston Mwanza Mujila a publié des pièces de théâtre, des recueils de poèmes, des nouvelles, et des romans qui lui ont valu de nombreuses distinctions à travers le monde. Enseignant de littérature africaine à l’Université de Graz, en Autriche, il s’exprime parfaitement en anglais, en français (sa principale langue d’écriture) et en allemand langue dans laquelle il a publié certains de ses textes.
    ***
    Par Boris Noah

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *